Arlene Gottfried, une âme de nouvelliste

Arlene Gottfried

D’où vient ce sentiment immédiat de familiarité avec Arlene Gottfried et son New York des années 70 et 80 ? Le noir & blanc ? Les attractions de Coney Island ? Les fantaisies des uns et des autres dans les rues de Brooklyn ? L’allure extravagante de certains modèles et leur nonchalance affichée, sans aucun complexe ? Oui, mais plus que ça.
Il y a chez cette photographe américaine, qui expose pour la première fois à Paris, quelque chose de vrai. Comme si elle était elle-même sous l’emprise de la réalité qu’elle donne à découvrir. C’est cette vérité qui nous plait. Pas de sentence, pas de bruit, du brut. Des élans chaleureux. Et souvent très drôles, car elle aime à ne pas distinguer le masculin du féminin. Ou l’animal de sa maîtresse. Elle ne cherche pas à classifier, elle brouille plus ou moins les pistes, elle a une âme de nouvelliste. Chaque portrait réveille l’imaginaire, c’est si bon…
Arlene Gottfried a aussi la foi. Elle chante sur son site. Une pure merveille.

© Photo Arlene Gottfried / Courtesy Les Douches la Galerie.

Les Douches La Galerie, 5 rue Legouvé, 75010 Paris (01 78 94 03 00), jusqu’au 5 mars.

Charles Fremont, Paris sous clef

On sait combien, depuis L’Invention de Paris, son livre-culte paru en 2002, Eric Hazan aime retracer l’histoire et les rêveries de la Ville Lumière. Amateur éclairé, Charles Fremont (1855-1930) ne pouvait que lui plaire, en quelque sorte, il l’attendait… Voici donc le fruit de leur rencontre, Charles Fremont, Paris au temps des fiacres, un beau livre si justement réussi qu’il donne envie de remonter le temps pour sentir la brise du passé.
On y découvre un Paris populaire, où tout paraît s’emboiter parfaitement, ciel et terre soudés par les pavés : la publicité typographique et les tondeurs de chiens, les éléphants sur les boulevards et les marchands de liqueurs, les garibaldiens et les cyclistes en jupes qui laissent baba les badauds… C’est le Paris d’avant 14, qui pleure aux funérailles de Louis Pasteur, et s’ébaubit devant l’exubérance de l’Exposition Universelle de 1900. C’est le Paris des gosses de rue, pieds nus sur les quais, l’une des photographes les plus surprenantes, avec le portrait d’une belle inconnue dans un café, sosie de Marguerite Duras.
Charles Fremont se lance dans la photographie en 1885, tout en continuant à travailler, il est « un artisan lettré » comme le définit si bien Eric Hazan. Il est très épris de Montmartre – il y restera toute sa vie – qu’il regarde avec tendresse. Et nous aussi.

Charles Fremont, Paris au temps des fiacres, Photographies, 1885-1914, Eric Hazan, Seuil, 144 pp., 35 €.

Chema Madoz, as de pique

Une maquette très classique, trop, pour Les Règles du jeu, qui poursuit le déploiement des derniers travaux du Madrilène Chema Madoz, entre 2008 et 2014. Lequel fut, on s’en souvient, l’une des surprises toniques des Rencontres d’Arles (quarante-cinquième édition), lors d’une rétrospective qui montra la dynamique sensorielle d’un homme jonglant avec les mots, les images et les sons (on ne dira jamais assez l’importance de la musique en photographie).
Si certaines photographies surréalisantes ratent parfois leur cible, il y a toujours, chez Chema Madoz, ce goût, on n’ose écrire égard, pour une poétique réfléchie. Pas question de perdre inutilement la face, il faut plonger tête la première dans la révolution si sage du noir et blanc, puis se perdre dans ce labyrinthe ludique…
Hors la couverture, superbe, Les Règles du Jeu – et c’est là son tour de force – se pratiquent en solo, ou en groupe. Idée simple : à tour de rôle, chacun choisit une photographie, et explique pourquoi il l’adore (ou la déteste pour les mal-lunés). Moi, par exemple, c’est la carte de pique, le 5, avec ces branches d’arbre sur lesquelles se repose une famille recomposée de hiboux. Bizarre ? C’est le gong Madoz, un grain de folie.

Les Règles du jeu, 2008-2014  de Chema Madoz, Actes Sud, 176 pp., 34 €. Textes de Lourdes Cirlot et Borja Casani.