Revoir Asmara avec Marco Barbon

marco barbon

Sept ans après,  Asmara Dream n’a rien perdu de son enchantement, et l’on retrouve, intact, ce sentiment d’avoir parcouru soi-même, un jour, la capitale de l’Erythrée. Marco Barbon avait déjà évoqué la force d’attraction d’Asmara, qui l’avait littéralement happé et décidé à rester sur place : « Je voulais travailler sur les traces de la présence italienne en Corne d’Afrique, Erythrée, Ethiopie, Somalie, mais je me suis rendu compte de l’extraordinaire richesse de cette ville, construite au début du vingtième siècle par les Italiens qui voulaient en faire une deuxième Rome ».
Voici donc Marco Barbon littéralement envoûté par Asmara, à la fois désorienté et reconnaissant ça et là des souvenirs de son enfance à Rome (où il est né en 1972). D’où son choix d’une pellicule Polaroid « pour mieux restituer ce temps suspendu », fragments panachés d’une magie au carré. De la boutique du barbier au bar Vittoria, du bureau de poste à la piscine, il y a dans chaque photographie de Marco Barbon l’amplitude d’une heureuse mélancolie.

© Photo Marco Barbon

Asmara Dream de Marco Barbon, Galerie Clémentine de la Féronnière, 51 rue Saint-Louis-en-l’île, deuxième cour, 75004 Paris (01 42 38 88 85), jusqu’au 18 juin. Le livre est coédité par Clémentine de la Féronnière et Filigranes.

Gilbert Garcin, à grande échelle

gilbert garcin

Il n’y a pas d’âge pour découvrir les facéties existentielles de Gilbert Garcin, né en 1929 à La Ciotat, et qui se plaît à jongler avec le noir et blanc, sablier intemporel. C’est d’abord cela que l’on remarque, son aisance avec l’espace, comme si, image après image, il ne pouvait venir à bout de son inspiration et qu’il lui fallait repousser de visu les limites de la page blanche. C’est le land art en version marginale, qu’il épuise parfois avec des bouts de ficelle, jusqu’à la monotonie. Il est grand, ou minuscule, seul ou avec des boules majuscules, traçant des ronds ou patientant devant une pendule, en haut d’un rocher ou devant un tableau de Hopper… Il a toujours son grand manteau, comme si le monde se cachait au fond de sa poche. Apparition, disparition, présence éloquente.
Gilbert Garcin incarne une certaine idée de la solitude, et un sens de l’eurythmie assez naturel, ce qui donne du charme à son travail. Par leur titre, les légendes de ses photographies signalent combien cet équilibriste se penche aussi sur la gravité de la vie. « Garcin fait du bien. Il dénoue quelque chose. Il rappelle à son public que le même courant, invisible, circule entre naufragés de la réalité » écrit Magali Jauffret dans un texte très inspiré.

© Photo Gilbert Garcin
Gilbert Garcin, Photo Poche n°157, Actes Sud, 144 pp., 13 euros. Texte de Magali Jauffret.

Malick Sidibé, un homme de parole

malick sidibé

Malick Sidibé est mort jeudi 14 avril 2016, à Bamako (Mali). Il avait 80 ans. C’était un sage. Un homme de parole. Qui n’a pas cessé, au long de son existence, et lorsqu’il est devenu célèbre, de montrer comment l’Afrique ne pouvait se réduire à quelques clichés. Il n’était pas seulement un reporter de Bamako, enraciné à Daoudabougou, mais un homme ouvert sur le monde. Ses photographies magnifiques ont révélé sa joie de vivre. Son goût des autres. Son esprit de la mise en scène. Et ce soin particulier qu’il avait, où qu’il se trouve, à Maputo ou à Guingamp, de relier sa terre natale et son village de Soloba au reste de l’univers. Parmi nos derniers échanges, cet extrait : « Le soleil, ça brûle, ça efface, moi, j’aime la brume, ça me rappelle la création de la Terre. Un jour, alors que j’étais au Portugal, à Coimbra, j’ai vu la brume descendre sur la colline, et j’imaginais la création, les animaux, la mise en place de la nature et de l’assemblée des hommes. »

© Photo Brigitte Ollier

Pour retrouver Malick Sidibé, cet interview de Vincent Godeau, en automne 2010.
Pour revoir quelques photographies, le site d’André Magnin :

Quelques nouvelles de Yôko Ogawa

yôko ogawa

Une nouvelle n’est pas plus simple à lire qu’à écrire, ce qui n’est pas nouveau, mais pourquoi ne pas le répéter. Prenez Yôko Ogawa, et son dernier livre, Jeune fille à l’ouvrage, paru en février. Il est constitué de dix nouvelles traduites du japonais par Rose-Marie Makino. Dès la première, Jeune fille à l’ouvrage, qui donne son titre à l’ensemble, renaît l’atmosphère si merveilleuse de Yôko Ogawa, ce monde invisible qui permet à nos chagrins d’exister naturellement.
À la deuxième, coup de théâtre, le temps n’existe plus. L’un des héros de Ce qui brûle au fond de la forêt « a acquis l’éternité ». Nous sommes dans le futur, mais rien n’est sûr, et c’est un peu angoissant, car les deux amants ne vivent pas au même rythme, lui n’a plus « la glande ressort », mais elle, oui. Achetez le livre pour connaître la fin, personne ne vous en parlera spontanément parce qu’on ne sait jamais, avec une (bonne) nouvelle, où se situe la fin de l’histoire.
Par exemple, L’autopsie de la girafe, d’une certaine façon, la girafe arrive bien tard, un peu avant que le chercheur en médecine fondamentale ait « englouti son riz hayashi ». En plus, elle ne fait que passer, c’est une ombre. Si vous aimez les chevaux (de bois), Transit est pour vous. C’est le pompon façon Yôko Ogawa, le grand style.

© Photo Brigitte Ollier

Jeune fille à l’ouvrage de Yôko Ogawa, Actes Sud, 224 pp., 20 €.

Daido Moriyama, double face

daido moriyama

« Marcher, c’est finalement ma vie. » Tout Moriyama pourrait se résumer à cette maxime, prononcée lors de sa conférence de presse à la Fondation Cartier pour l’art contemporain, à Paris. Daido Moriyama, à l’aise, savoure cette rencontre, ne cessant de prolonger ses réponses aux nombreuses questions. Il retrouve pour la deuxième fois l’espace panoramique de la Fondation Cartier, où il a présenté, en 2003, deux cents photographies en noir et blanc, toutes empreintes d’une sorte de frénésie, très caractéristique de ce photographe japonais, né en 1938 à Ikeda, Osaka.
S’assemblent aujourd’hui, dans cette exposition double face, le noir et blanc, plus la couleur. Il y a du plaisir à l’imaginer au cœur de cette alternative, certes banale, mais à laquelle il sait donner corps, tant il maîtrise son outil. Il a une puissance de frappe à la Man Ray, ou façon Kei Nishikori, si l’on préfère les sportifs. Il a ce don d’ouvrir un nouveau monde dans chacune de ses photographies, les psychanalystes devraient l’accrocher au-dessus des divans, les patients auraient de quoi s’épanouir/s’évanouir en direct, talons hauts, serpents, néons, etc.
Moriyama est un alchimiste, un pur. Qui nous apprend à être de parfaits voyeurs. Un exercice assez rare, peu de photographes subventionnent le réel. Pour prolonger l’analyse, catalogue utile (35 €).

© Daido Moriyama Photo Foundation

Fondation Cartier pour l’art contemporain, 261, boulevard Raspail, 75014 Paris (01 42 18 56 50), jusqu’au 5 juin.