Ma boîte noire (2)

brigitte ollier

(…) et l’audace me gagna. Surtout, je pris goût à photographier sans être photographe. Je voyais dans ce médium démocratique un accès vers l’inconnu, une manière de regarder la vie avec distance, comme si j’appartenais à une temporalité exotique, loin de la France. Je ne craignais plus rien, ni les voyous ni les indiens déguisés en cow-boys, encore moins les talibans, j’étais hors d’atteinte.

À moi les grands espaces et les révélations primitives ; à moi Jules Verne ; à moi la comtesse de Castiglione et ses pieds divins ; à moi le bitume, Baudelaire, la môme Bijou et les révolutions en marche ; à moi la fraîcheur de l’aube, l’horizon bleuté et la lumière éternelle : on allait voir ce qu’on allait voir. Ainsi commença mon histoire avec le monde, légèrement tralala, limite griserie, et je mis de côté mon désir de cinéma.
Plus qu’un filtre du réel, dont je n’avais en vérité nul besoin, mon petit Yashica était la clé qui ouvrait mon paradis privé. J’étais sûre que je reconnaîtrai aussitôt ce que j’avais envie d’y ranger, et tout se passa (presque) comme prévu.
Un champ de gypsophiles dans la banlieue du Caire. Une palissade à Moscou. Une déclaration d’amour sur un mur de Pékin, ou à Paris, rue de Verneuil, dans les bras de Serge. Une colline au Pays basque, aussi ronde que la pleine lune. Un banc bleu au bord de l’Atlantique. Des néons surgis du néant arlésien, aussi tranchants que les mots d’Annie Ernaux. Des demoiselles, robes gaufrées, qui dansent/dansent dans la sérénité d’une nuit lorraine.
Et Nestor Da, à Bamako, jeunesse radieuse. Et Malick Sidibé, homme de partage, mémoire d’un Mali épris de tolérance et de musique.
J’aime ces portraits, leurs visages offerts à l’allégresse. Leur confiance.

© Photo Brigitte Ollier