Ferdinand Contat, ouvrage sur mesure

Ferdinand Contat, Nains, hercules & géants, Humanités prises par la taille, par Claude RibouillaultLe Savoyard Ferdinand Contat (1902-1940) est l’un des personnages attachants du nouvel album de Claude Ribouillault, Nains, hercules et géants. Plus que sa taille ou sa pointure, ce colosse en costume élégant surprend par son envergure majestueuse, abritant sous son aile un homme si étrangement petit qu’on ne le voit pas. C’est pourtant lui qui paraît donner l’échelle, haussant avec aisance le bras gauche pour toucher la main de Ferdinand Contat, laquelle paraît indiquer, non une direction mais un point final. Voilà, semble-t-il indiquer, tous les deux, nous en sommes là.
Il y a beaucoup de moments émouvants dans ce livre magique, où se croisent nos peurs et nos élans d’enfant, tour à tour éblouis par des images d’Epinal ou surpris par des rivalités qui affectent à l’identique les gros comme les maigrichons. En ce cas, l’appareil-photo joue souvent la démocratie, accueillant sans sourciller les poids plume, les vraies marionnettes et les faux hercules de foire. Bonus en page 138 : Mac Karty, l’homme accumulateur, sosie parfait de l’électrique Buster Keaton… Et d’autres géants attachants, de tous pays, comme Ondor Gongor, sur le site The TallestMan.com.

Nains, hercules & géants, Humanités prises par la taille, par Claude Ribouillault, Rouergue, 160 pp., 29, 90 €.

© Photo : Claude Ribouillault/Rouergue

Dans la vallée des Indiens Navajo

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Au printemps 2015, Vincent Mercier repart en solo à la conquête de l’Ouest américain. À l’horizon, Monument Valley et John Ford Point, où s’enracine la mémoire des Indiens Navajo comme celle des cinéphiles. Dans ce paysage patrimonial d’une intense beauté, bercé par le vent et une petite musique hollywoodienne, le photographe revisite son enfance de « blanc-bec du Nord », épris d’une lumière crue qui « agit sur lui comme un fluide ».
John Ford Point raconte l’histoire de ce voyage en vingt-trois photographies. Plus qu’une suite de souvenirs personnels, ou un hymne au panorama, elles sont des variations limpides autour d’une vallée mythique, qui était « l’endroit préféré » de John Ford. Tout y est à échelle humaine ; tout y est prodigieusement dessiné ; tout y parle de la disparition et du temps volé à l’éternité.
John Ford Point, édité par Filigranes, est le deuxième livre de Vincent Mercier. Il est aussi un tribut à l’Amérique en version originale et en couleurs, avec un texte de Brigitte Ollier.

© Photo Vincent Mercier
John Ford Point, Filigranes Éditions, 56 pp., 30 €.

Revoir Asmara avec Marco Barbon

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Sept ans après,  Asmara Dream n’a rien perdu de son enchantement, et l’on retrouve, intact, ce sentiment d’avoir parcouru soi-même, un jour, la capitale de l’Erythrée. Marco Barbon avait déjà évoqué la force d’attraction d’Asmara, qui l’avait littéralement happé et décidé à rester sur place : « Je voulais travailler sur les traces de la présence italienne en Corne d’Afrique, Erythrée, Ethiopie, Somalie, mais je me suis rendu compte de l’extraordinaire richesse de cette ville, construite au début du vingtième siècle par les Italiens qui voulaient en faire une deuxième Rome ».
Voici donc Marco Barbon littéralement envoûté par Asmara, à la fois désorienté et reconnaissant ça et là des souvenirs de son enfance à Rome (où il est né en 1972). D’où son choix d’une pellicule Polaroid « pour mieux restituer ce temps suspendu », fragments panachés d’une magie au carré. De la boutique du barbier au bar Vittoria, du bureau de poste à la piscine, il y a dans chaque photographie de Marco Barbon l’amplitude d’une heureuse mélancolie.

© Photo Marco Barbon

Asmara Dream de Marco Barbon, Galerie Clémentine de la Féronnière, 51 rue Saint-Louis-en-l’île, deuxième cour, 75004 Paris (01 42 38 88 85), jusqu’au 18 juin. Le livre est coédité par Clémentine de la Féronnière et Filigranes.

Gilbert Garcin, à grande échelle

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Il n’y a pas d’âge pour découvrir les facéties existentielles de Gilbert Garcin, né en 1929 à La Ciotat, et qui se plaît à jongler avec le noir et blanc, sablier intemporel. C’est d’abord cela que l’on remarque, son aisance avec l’espace, comme si, image après image, il ne pouvait venir à bout de son inspiration et qu’il lui fallait repousser de visu les limites de la page blanche. C’est le land art en version marginale, qu’il épuise parfois avec des bouts de ficelle, jusqu’à la monotonie. Il est grand, ou minuscule, seul ou avec des boules majuscules, traçant des ronds ou patientant devant une pendule, en haut d’un rocher ou devant un tableau de Hopper… Il a toujours son grand manteau, comme si le monde se cachait au fond de sa poche. Apparition, disparition, présence éloquente.
Gilbert Garcin incarne une certaine idée de la solitude, et un sens de l’eurythmie assez naturel, ce qui donne du charme à son travail. Par leur titre, les légendes de ses photographies signalent combien cet équilibriste se penche aussi sur la gravité de la vie. « Garcin fait du bien. Il dénoue quelque chose. Il rappelle à son public que le même courant, invisible, circule entre naufragés de la réalité » écrit Magali Jauffret dans un texte très inspiré.

© Photo Gilbert Garcin
Gilbert Garcin, Photo Poche n°157, Actes Sud, 144 pp., 13 euros. Texte de Magali Jauffret.

Quelques nouvelles de Yôko Ogawa

yôko ogawa

Une nouvelle n’est pas plus simple à lire qu’à écrire, ce qui n’est pas nouveau, mais pourquoi ne pas le répéter. Prenez Yôko Ogawa, et son dernier livre, Jeune fille à l’ouvrage, paru en février. Il est constitué de dix nouvelles traduites du japonais par Rose-Marie Makino. Dès la première, Jeune fille à l’ouvrage, qui donne son titre à l’ensemble, renaît l’atmosphère si merveilleuse de Yôko Ogawa, ce monde invisible qui permet à nos chagrins d’exister naturellement.
À la deuxième, coup de théâtre, le temps n’existe plus. L’un des héros de Ce qui brûle au fond de la forêt « a acquis l’éternité ». Nous sommes dans le futur, mais rien n’est sûr, et c’est un peu angoissant, car les deux amants ne vivent pas au même rythme, lui n’a plus « la glande ressort », mais elle, oui. Achetez le livre pour connaître la fin, personne ne vous en parlera spontanément parce qu’on ne sait jamais, avec une (bonne) nouvelle, où se situe la fin de l’histoire.
Par exemple, L’autopsie de la girafe, d’une certaine façon, la girafe arrive bien tard, un peu avant que le chercheur en médecine fondamentale ait « englouti son riz hayashi ». En plus, elle ne fait que passer, c’est une ombre. Si vous aimez les chevaux (de bois), Transit est pour vous. C’est le pompon façon Yôko Ogawa, le grand style.

© Photo Brigitte Ollier

Jeune fille à l’ouvrage de Yôko Ogawa, Actes Sud, 224 pp., 20 €.