Choc !

arnold odermatt

Photographe de police dans le canton suisse de Nidwald, Arnold Odermatt a posé son regard sur des milliers d’accidents de la route. Avec une minutie clinique et un sens inné du tragicomique.

Ces photographies sont extraites de Carambolage, dont la version française vient de paraître aux éditions Steidl. Elles ont été prises en Suisse, dans le canton de Nidwald, où est né Arnold Odermatt, le 29 mai 1925, et où il a travaillé de 1948 à 1990. Il était policier. Et photographe amateur. Cela explique qu’au-delà de la nécessité de documenter les faits, ces photographies traduisent une intuition de la mise en scène et une atmosphère très particulière. On ne voit que les traces de l’accident, même si le bruit hante certains lieux, tôles froissées, poteaux torsadés, crissements des pneus.

Trop d’alcool, de drogues…

Odermatt a restitué plusieurs niveaux de réalité, comme s’il avait été le témoin de toute la séquence et qu’il avait choisi de n’en dévoiler que la fin. Une sorte de retenue à même de correspondre à l’éthique de sa tâche : inutile d’amplifier le drame, l’art de l’épave se nourrit de sobriété. Pas une goutte de sang, aucune dépouille, Carambolage n’est pas un spectacle, c’est d’abord une tragédie due à un excès de vitesse, trop d’alcool, de drogues… Point fort : le décor. En l’occurrence, le paysage, dont on comprend combien il a du sens et comment, par exemple quand il neige, il adoucit le choc de l’accident et le protège par sa beauté. Ou le rend plus absurde. La présence de l’eau, des montagnes et des prairies guide le photographe. Celle des badauds, aussi, qui se tiennent dans le cadre, apercevant parfois le photographe perché sur le combi Volkswagen afin d’obtenir un meilleur angle.

Compressions à la César

Carambolage est construit telle une mécanique parfaitement huilée de noir et blanc, délivrée de toute brutalité pour le spectateur, car le temps a passé. De la première à la dernière image, tout s’emboîte dans le cadre, les voitures, quelques tracteurs, des camions, des vélos… Généralement, Odermatt se tient à bonne distance du choc de l’accident, mais quelques gros plans paraissent convoquer le sculpteur César et ses fameuses compressions. Il a aussi des élans comiques dignes de Jacques Tati, comme si tout n’était que repérage pour un film d’action avec cascades à répétition. C’est son compatriote Harald Szeemann (1933-2005), figure libre de l’art contemporain, qui a installé sur les cimaises l’artiste-ès-police, après avoir découvert ses archives fabuleuses. Szeemann l’a sélectionné en 2001 pour la Biennale de Venise. Accueil critique enthousiaste. Depuis, les expositions et les publications se multiplient, et Urs Odermatt, «le fils du poulet», se réjouit dans la préface de Carambolage de ce trésor «oublié dans le grenier».

© Photo Arnold Odermatt

Carambolage d’Arnold Odermatt Edition Steidl, 420 pp, 58 €.