Disparition de Shirley Jaffe (1923-2016)

Shirley Jaffe est morte jeudi 29 septembre 2016, à 93 ans, à Paris. Nous l’avions rencontrée chez elle il y a trois ans alors qu’elle exposait en Bretagne, à Locquirec, pas si loin du Domaine de Kerguéhennec, où Frédéric Paul, alors directeur de ce centre d’art contemporain, l’avait magnifiquement honorée en 2008.

Shirley Jaffe atelier, Paris, 2008.frédéric paul

Shirley Jaffe reçoit dans son atelier-appartement, à Paris, non loin du collège des Bernardins dont elle apprécie «l’architecture si pure». Cette artiste américaine vit en France depuis 1949 (elle est née en 1923, dans le New Jersey), et s’y plaît, ayant même adopté, d’après ses amis, «une vision à la française et certains mots-clés», sans préciser lesquels, car Shirley Jaffe est tout en retenue, à l’image de son rouge à lèvres irisé, posé telle une ombre invisible.
Quand une question ne l’inspire pas, aucune broderie, la réponse tombe tel un couperet. Pas de dates ni de flash-back, nul désir d’évoquer les amitiés disparues ou de traîner dans les coulisses de l’art en dévoilant ses connaissances, il ne s’agit pas de parader, mais d’être dans la clarté. Surtout dans le présent, qu’elle accueille avec beaucoup de grâce, et autant de gaieté que d’agilité.
Elle a des yeux brillants de curiosité, un regard direct et la distinction d’une Parisienne. Et des mains incroyablement fines, si belles, que l’on s’étonne de l’imaginer en train de peindre… Cette toile posée sur le sol, cet espace vert pomme, un nouveau tableau ? Elle vient de le commencer, il n’est donc pas utile d’en parler aujourd’hui.
Vous continuez à travailler ?
Mais bien sûr, tous les jours ! Quand je ne travaille pas, je réfléchis. Je regarde le monde, je sors, je suis dans la rue, face à toutes les images qui défilent… Que faire avec toutes ces choses que l’on aperçoit, dehors, ou ici, par exemple, ce passage du vent sur les arbres devant les fenêtres ouvertes ? La nuit, ça change et ça me donne des idées. Peut-être qu’un jour je me servirai de cette image non pas comme elle est, mais comme elle pourrait être. Oui, quelquefois, c’est juste, j’emmagasine des images. Je préfère travailler le matin. Lorsque vient l’après-midi, il y a toujours une bonne raison de bouger et d’aller voir ce qui se passe ailleurs. Je vis avec mes œuvres, et je n’ai aucun chagrin quand elles quittent l’atelier, je ne suis pas à ce point maternelle !
A Locquirec, dans la galerie de Réjane Louin, vous avez choisi d’exposer des œuvres sur papier, dont des gouaches, certaines très récentes, du début 2013.
Quelle différence faites-vous entre gouache et peinture ?
Dans les gouaches, je n’aboutis pas les choses comme je peux le faire dans la peinture, d’une certaine façon, je me sens plus libre. Je laisse les choses plus sauvages, plus rudes, – je ne dirais pas plus mystérieuses, mais moins abouties, voilà le mot exact. Je cherche à sentir les possibilités, je cherche ce qui est au fond, je cherche ce sentiment de présence. Il y a la gouache et ceux qui la regardent, moi, je suis absente, puisque c’est moi qui l’ai faite. Oui, je ne suis plus là. L’œuvre est là avec cette possibilité, cette ouverture, et j’espère que ceux qui la regardent sentent les mouvements. Qu’ils sont actifs face à cette activité visuelle que je génère. Je ne travaille pas dans la rapidité, aucune règle, cela peut être lent. Ou je peux commencer une gouache, l’accrocher dans l’atelier, puis changer, il n’y a pas de méthode ni de rigidité.
Mais le repentir ?
Non, non, pas le repentir, juste que, parfois, je n’ai pas su saisir toutes les possibilités du mouvement, et je dois alors continuer. Je peux mettre quelque chose de côté en croyant que c’est terminé. Plus tard, je l’observe, et après, je le reprends, c’est la même chose avec les tableaux. Sauf que dans les tableaux je peux exiger plus, et, surtout, avec la toile, il est plus facile de gratter. Le papier est un support plus fragile, mais l’un comme l’autre ne m’impressionnent pas.
Vous avez besoin de silence. De solitude ?
Le silence est important, mais je ne saurais dire pourquoi, c’est ainsi. Peindre est un moment de réflexion, ou, mieux, c’est un moment de distance. Je ne m’interroge pas sur la solitude, à quoi bon ? J’ai besoin de rencontrer des gens. Ça m’intéresse, ce que font les autres ! Je suis allée il y a quelques jours au centre Pompidou et j’ai découvert le nouvel accrochage des collections. Ça m’a fait du bien de saisir une atmosphère autre que celle que je connais. Non, je n’y ai pas trouvé du réconfort – je n’en ai nul besoin -, mais de la stimulation.
Cherchez-vous la lumière quand vous peignez ?
Je ne pense pas à la lumière, c’est plutôt la concentration qui me guide.
Vous étiez présente pour l’accrochage à Locquirec ?
C’est un temps privilégié. Quand j’ai commencé chez Jean Fournier [première exposition en 1966, ndlr], c’était toujours dramatique de faire un accrochage, et, avec le temps, tout s’est simplifié. Comme j’accroche les œuvres à l’atelier et que je vis avec, elles me deviennent si familières qu’il m’est possible de les imposer aux autres. Et puis je n’hésite plus à envisager un accrochage avec des contrastes, avant je n’avais pas cette possibilité en tête, je donnais moins d’indépendance à mes tableaux.
Trouvez-vous qu’en ce siècle si virtuel où l’écran est roi, la peinture risque bientôt d’être appréciée comme un art aussi archaïque que les peintures rupestres de Lascaux ?
Non ! (Elle rit franchement, peut-être même se moque-t-elle un peu…) Il y a en permanence des réflexions à faire et des choses à apprendre avec la peinture. Je suis loin du monde moderne, mais je lis les journaux, je regarde la télévision, j’essaie de rester au courant, je ne tourne pas sur moi telle une toupie. Et, en ce qui concerne la peinture, j’essaie de garder un regard frais.
Vous avez vécu rue Daguerre, à Paris. Vous intéressez-vous à la photographie ?
Je connais quelques noms, je les cite de mémoire, Alfred Stieglitz, Walker Evans, Robert Frank, dont j’apprécie les photographies qu’il a prises en France. Je suis sensible à la photographie, mais ça ne me parle pas comme la peinture, ça, c’est absolument certain. Je me souviens d’avoir vu un été – à Arles ou à Nîmes, je ne sais plus – des photographies sur la misère du monde. Certaines ont suscité de l’émotion, oui. Mais pas comme la peinture qui accentue cette émotion, alors que dans une photographie, l’émotion se déplace, comment expliquer mieux ?
Etre exposé au musée, est-ce une finalité pour une artiste ?
C’est bien d’être à la fois gardé et regardé, mais ce n’est pas l’essentiel.

© Photo Frédéric Paul