Gerard Petrus Fieret, un nouveau souffle

gerard petrus fieret

On oublie parfois que la photographie peut être une raison de vivre, et non une raison sociale. Elle gagne non seulement le cœur et les yeux, mais tout, de la tête aux doigts de pieds, elle emplit le corps. Une vraie folie. Il y avait beaucoup de dinguerie chez Gerard Petrus Fieret, né le 19 janvier 1934 à La Haye (Pays-Bas) où il mourut le 22 janvier 2009. Entre 1965 et le milieu des années 70, ce Hollandais tout droit sorti d’un polar de Chandler ne respecta aucun code et fonça à toute vitesse, imposant au médium ses propres visions, entre nonchalance et compulsion.

Ne pas s’attendre, pour autant, à de l’art brut, tel que défini par Dubuffet, l’ange-gardien des illuminés. Gerard Petrus Fieret a étudié à l’Académie libre de La Haye, fréquenté les musées qui lui achetaient ses tirages, et bénéficié de l’attention d’un érudit, Henri van de Waal. Ce qui frappe, plus que le désordre construit, c’est la rage de ce Hollandais, son désir de broyer l’identité même d’une image et, paradoxe, d’en revendiquer la paternité jusqu’à la folie. Plus tard, à la mort du collectionneur van de Waal, il reprendra la poésie, et le dessin.
L’exposition au Bal, riche de deux cents vintages, montre la gestuelle de ce bohème, son approche des femmes parfois transformées en morceaux choisis, jambes, mains, dos. Plus que l’affirmation d’un pouvoir viril, vulgaire cliché pour midinettes, les photographies montrent comment il se cherche à travers elles. Comme si ses beautés n’étaient que des fantômes, et lui, l’une de leurs ombres. Comme s’il craignait d’être fatalement effacé, et sa photographie avec. Je suis là, semble-t-il dire, et il y a, dans ce désir d’attestation de présence (nombreux autoportraits), quelque chose de très poignant. De très pur, comme on le dirait d’un enfant qui joue sans se préoccuper de la règle du jeu et qui n’arrête pas de hurler de joie tout seul. Pour autre preuve, la liberté qu’il prend avec ses tirages, les laissant exister au milieu des pigeons, indifférent à la poussière de son atelier (ne pas manquer la projection du film où on le voit dans son antre des ténèbres).
D’une certaine façon, Petrus Fieret regarde ses modèles comme un peintre. Il a l’art de la pose, il a le temps pour lui. Du moins, c’est possible qu’il le croie tant il paraît impossible, pour certains tirages, de les dater. En plus de ces portraits de femmes, subsiste des souvenirs de famille recomposés, quelques natures mortes, quelques paysages. Bien sûr, en quittant l’exposition, on pense à Miroslav Tichy, ce « Tarzan en retraite », ce Roméo épris d’imperfection. Même souffle d’irrévérence.
Complément vraiment utile, notamment grâce aux textes instructifs, le livre, avec une légèreté proche de la transparence, réinterprète cette œuvre agaçante, bruyante, luxuriante. Et aussi attachante qu’un cadenas d’amour.

© Photo Gerard P. Fieret, c.1965-1975. Gemeentemuseum Den Haag, Courtesy Estate of Gerard Petrus Fieret

Le Bal, 6 impasse de la Défense, 75018 Paris (01 40 70 75 50), jusqu’au 28 août. Livre coédité par Le Bal et Xavier Barral, 592 pp., 47 €. Textes de Wim van Sinderen, Violette Gillet, Francesco Zanot, Hripsimé Visser.