Helmut Newton, hors d’œuvre

Huit ans après la mort de l’artiste, le Grand Palais présente une rétrospective sur 700 m2, avec plus de 240 clichés rendant hommage au travail du photographe et à ses obsessions.

Et revoici Helmut Newton (1920-2004), le chéri de ces dames, installé tel un coq en pâte au Grand Palais, à Paris, dans un nid de couleurs suaves, limite Marie-Antoinette. Un côté midinette qui surprend, tant le «Dr Fantasme», comme se définissait lui-même Newton, ne faisait pas dans la dentelle. D’où les attaques assidues des ami(e)s des droits de la femme, irrité(e)s par ces visions de bêtes curieuses, exhibées comme à la foire, face au grand méchant loup de la photographie. Qui, jusqu’à aujourd’hui, malgré une ribambelle de copieurs, n’a pas été dépassé : Helmut sera toujours Newton.

Délire/délices. Huit ans après sa mort (crise cardiaque) à Hollywood, à bord de sa Cadillac, son esthétique n’a pas vieilli, elle est intacte. Elle déconcerte par sa richesse. Au sens littéral, puisque ses obsessions s’épanouissaient dans un luxe certain, même s’il ne cessa de mettre en scène la réalité du monde, en partie telle qu’il l’imaginait. Certes, loin des bidonvilles, mais dans une fantaisie extraordinaire et un antipuritanisme revendiqué, bien plus fort que le concept idiot de «porno chic» qui lui fut accolé. Il n’hésita pas à reconstituer la brutalité des paparazzi, ou du pouvoir mâle, la lisière sordide du voyeurisme, la flamboyance bornée des corps, l’érotisme de l’argent, les faux-semblants du sexe, et l’absolue vanité de la mode, son gagne-pain. Ne pas oublier qu’il fut, longtemps, l’un des rois des magazines de mode, Vogue (vingt-sept ans), Elle, Jardin des modes, etc.

Sur 700 m2 divisés en dix sections, avec plus de 240 photographies, la rétrospective du Grand Palais découpe Helmut Newton en quelques tranches historiques. Des coupures de mode Courrèges pour Queen Magazine (1964) au visage parcheminé de Leni Riefenstahl pour Vanity Fair (2000). Des radiographies de bijoux Van Cleef & Arpels (1994) aux joyeux pastiches de Hitchcock (1967). Sans oublier les Big Nudes (1980), inspirés «par les photos d’identité judiciaire de terroristes allemands» et qui seront exposés à la galerie Daniel Templon dès 1981. Il y a aussi ses Domestic Nudes (1992) d’une ironie intacte, réalisés au Château Marmont, Los Angeles, où des ménagères en chaleur s’enfilent des caisses de bière dans les sous-sols, ou se pâment sous les néons de la buanderie grâce à leurs faux seins. Délire/délices ?

L’accrochage est étouffant, est-ce à cause de la multitude de formats, comment sauter d’un format classique à un Yves Saint Laurent grandeur nature ? «Il est volontairement dense, répond Jérôme Neutres, commissaire, car nous voulions transmettre, de façon subliminale, les facettes de la production prolifique de Newton. C’était un bourreau de travail et il a expérimenté dans de multiples directions : la mode, les nus, les paysages, les portraits… Quasiment tous les tirages présentés, à 90%, ont été réalisés sous son contrôle. Et c’est une monographie plutôt qu’une rétrospective, nous n’avons pas souhaité avec June Newton, à la source de cette mémoire, dévoiler les photographies du jeune Newton, mais le processus de création, la naissance de ses chefs-d’œuvre.»

«Marvellous». Plus que de chefs-d’œuvre, parlons de «hors d’œuvre». Newton avait ce talent inouï de taper juste. C’était un buteur qui préparait son shooting avec des croquis, qui le scénarisait, un perfectionniste de l’instant sublime. Un amoureux fou de lumière naturelle, cinéaste dans l’âme, formé à la belle époque des studios, avant l’ordinateur retoucheur. Dans le film trop court, en boucle à la fin de l’exposition, retrouvons cet homme cultivé – pas forcément courtois avec ses modèles. Son charme Gary Cooper. Son naturel gouailleur. «Marvellous, marvellous», répète-t-il en boucle, sans que l’on sache s’il s’adresse au mannequin, à ses assistants, à la caméra. Il raconte qu’il doit repérer le lieu avant de le photographier, une question d’atmosphère, et combien son travail l’obsède : «Je me parle comme à un vieux chien. Sois mystérieux, ne sois pas trop détendu, sois attentif.» Plus tard, ce candide Narcisse confiera : «L’appareil-photo peut ouvrir les yeux» et permettre de «se souvenir de chaque seconde».

Helmut Newton Grand Palais (75008). Jusqu’au 17 juin. Catalogue Work et Helmut’s Newton Polaroids chez Taschen. Rens. : 01 44 13 17 17.

«Pour Helmut Newton, le corps tient tête à la beauté»

Le créateur Gotscho livre sa vision du maître :

Gotscho, artiste français inclassable qui fédère photographie, mode et design (à la fin des années 90, on l’a vu à la Maison européenne de la photo avec des portraits de lui, faits par Nan Goldin et habillé par des créateurs), travaille sur le corps et le vêtement. Attaché au fétichisme, il propose ici sa version de Newton, comme une série de flèches.

La vision de Newton a-t-elle changé l’approche de la mode et bousculé ses limites ?

Avec la mode, Helmut Newton invente une distanciation entre le corps et le vêtement. Il dévoile un flottement, proche de celui de Pina Bausch, dans ces jeux incessants de déshabillage et de rhabillage. C’est un bazar magnifique, où le photographe piège la femme sans la réduire à un vêtement.

«J’adore la vulgarité», répétait Newton. Diriez-vous que ce penchant revendiqué pour le «mauvais goût» était sa vérité d’artiste ?

A sa manière, c’est une formule de repérage.

En quoi est-il fétichiste ?

Par sa préférence du luxe, essentiellement, tout en restant le mentor des accessoires, du talon aiguille à la minerve.

Le corps des femmes est-il son moteur ?

C’est son manifeste de photographe : le corps tient tête à la beauté.

Le trouvez-vous anachronique ?

Aujourd’hui, Newton est un standard qui fait plaisir.

Son univers vous paraît-il déshumanisé ?

Plutôt comme le carcan illustré du goût d’une époque, une chronique Miss Univers sous surveillance.

L’image préférée au Grand Palais ?

Le pied chaussé par Walter Steiger (ci-contre), où je vois la forme d’un parfum.

 Gotscho

Flash-back

1920 Naissance de Helmut Neustädter à Berlin, le 31 octobre 1920.

1936 Il s’initie au portrait, au nu et à la photographie de mode auprès de la photographe Yva.

1938 Il quitte l’Allemagne, le 5 décembre, après la Nuit de cristal, et gagne Singapour avant de s’engager, en 1942, dans l’armée australienne.

1946 Helmut devient Newton, prend la citoyenneté australienne, épouse June Brunell (1948).

1957-1966 Il travaille pour le Vogue anglais, puis le Vogue français. Aller-retour entre l’Australie et la France.

1976 Il publie son premier livre, White Women (Femmes secrètes), et s’installe à Monte-Carlo en 1981.

1990 Newton reçoit, en France, le Grand Prix national de la photographie.

2000 Rétrospective à la Neue Nationalgalerie de Berlin.

2004 Décès le 23 janvier à Hollywood. Inauguration de la Fondation Helmut Newton en juin, à Berlin.