Hervé Télémaque au Centre Pompidou

Hervé Télémaque

A Paris, rétrospective du peintre d’origine haïtienne aux influences multiples, qui navigue entre les Caraïbes, New York et la France.

Tout réjouit dans la rétrospective consacrée à Hervé Télémaque, né le 5 novembre 1937 à Port-au-Prince (Haïti) et naturalisé français en 1985. Il y a 35 peintures, 9 dessins, 11 collages, 12 objets et 7 assemblages réunis au quatrième étage du centre Pompidou, celui des collections, dans un espace harmonieusement composé. La plupart proviennent, c’est à remarquer en ces temps qui glorifient sans vergogne l’art privé, de collections publiques françaises. On y voit comment cet artiste fertile ne cesse d’irriguer sa propre histoire en la mettant en scène, entre théâtralité et effacement, non par embarras mais par un goût affirmé de l’ironie. Télémaque aime le plaisir visible et ne se prive pas de le faire savoir, pourquoi pas !

De la première (1959) à la dernière pièce exposée (2014), il y a souvent quelque chose qui échappe au regard, qui paraît fuir le tableau ou l’installation, comme si cet homme épris de poésie, à la fois sûr de lui et désorienté, cherchait à saisir un monde trop vaste. C’est ça qui est très beau, ce lent mouvement qui l’anime dans plusieurs directions et lui fait rejoindre des courants, s’en éloigner, arracher les illusions et les étiquettes (figuration narrative, french pop art, etc.), rejeter ce qui ne lui plaît plus. Ou soudain arrêter la peinture pour produire des «sculptures maigres» en 1968. Ou découper du bois et le colorer avec du marc de café, ainsi de son incroyable Chauve-souris (1994), qui aurait plu à Jules-Etienne Marey (1830-1904), l’inventeur du top chrono, par sa grâce à voler sur place sans bouger une aile. Ou se concentrer sur la Mère-Afrique, sa géographie comme ses racines, lesquelles sont rigoureusement présentes, qu’il aborde l’Afrique du Sud et l’apartheid, ou ses chères Caraïbes.

Ethnopsychiatre. Que sait-on de Télémaque ? Tout, grâce au catalogue co-édité par Somogy et le musée Cantini de Marseille, où la rétrospective sera ensuite présentée, du 19 juin au 20 septembre. Quelques repères : c’est à New York que le jeune homme suit les cours de Julian Edwin Levi et parfait son éducation dans les musées américains (De Kooning, Gorky, Rauschenberg, Johns). En 1958, le voici face à Georges Devereux, ethnopsychiatre et ami de Claude Lévi-Strauss, la psychothérapie est en français. Puis, de son propre aveu, il se «lasse de l’expressionnisme abstrait et s’oriente vers le surréalisme».

Télémaque s’installe en France à l’automne 1961 («trop de racisme ambiant» à New York) et organise avec Bernard Rancillac l’expo «Mythologies quotidiennes» au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, en 1964. En 1973, Télémaque retourne à Haïti, où vit toujours sa mère – qu’il n’a pas revue depuis son départ, en 1960. Un an plus tard, et jusqu’en 1981, il s’installe dans le Berry.

«Ouverture». S’il est impossible de raconter sa vie en détail, ces premiers pas dans le monde de l’art signent l’aventure de Télémaque, son lien avec ses pairs, ses batailles, ses références, aussi bien celle des hiéroglyphes (Caca Soleil !, 1970) que celle de Magritte (les Vacances de Hegel, 1971), son penchant pour le cinéma (Perchoir ; la bête bourgeoise, 1980) et un érotisme franchement gai (Petit Célibataire un peu nègre et assez joyeux, 1965).

Sans oublier Haïti et ses racines piquantes, ainsi exprimées à Renaud Faroux dans le catalogue : «L’idée stupide serait de penser que la conscience d’être haïtien noir de langue française est un emprisonnement ; au contraire, c’est une ouverture ! Quand je commence à peindre à Port-au-Prince à 15 ans, je fais du « sous-Braque ». Je quitte ensuite mon île pour aller vers un ensemble culturel fort qui est l’Occident, New York, ses musées, ses galeries et retrouver indirectement une certaine culture française.»

Plus que tout, cet «affranchi éduqué», comme a failli s’appeler l’exposition, distille aussi dans les légendes de son œuvre sa science de l’observation. Qui éclate dans la dernière salle, «Les années 2000», vrai repère à selfies. Son Fonds d’actualité, n°1 (2002), avec Jacques Chirac en star électorale et un âne au ventre ciblé, est un hommage aux dessinateurs à vif (Plantu, Pancho) et à ce peintre fabuleux qu’est Jacob Lawrence (1917-2000). «Le maître de la représentation de la vie des Noirs», dit Télémaque.

Juste après, il peint le Moine comblé (2014), présenté comme son dernier tableau. Une toile immense, un savant désordre enchanté, une certaine idée de la consolation.

Hervé Télémaque  Au centre Pompidou. Jusqu’au 18 mai. Catalogue sous la direction de Christian Briend (35 €).