Hommage à Paul Tourenne (1923-2016), ténor des Frères Jacques

En février 2005, à l’occasion de la sortie d’un double DVD (chez Rym Musique Vidéo), Paul Tourenne, le cadet des Frères Jacques, groupe fétiche des années 60, raconte leurs trente-sept ans de carrière.

Surnommés par Yvan Audouard «les athlètes complets de la chanson», les Frères Jacques ont, pendant trente-sept ans, chanté avec les pieds et les mains. Comme dans une photo d’Etienne-Jules Marey, ils ont symbolisé le mouvement arrêté, s’accordant au rythme des paroles dans leurs corps moulés de nylon – une idée de Jean-Denis Malclès. Loin d’être des enfants de choeur, «ces comédiens qui chantent», selon les mots de Jacques Canetti, ont donné vie à des textes grinçants (les Bonnes, satire antibourgeoise), rigolos (Chanson sans calcium, «C’est une chanson pas dans le vent/Qu’a besoin de fortifiant/Tellement elle est minable…»), pure poésie (Prévert, Queneau, Vian) ou tristes à pleurer, de l’Entrecôte, leur première rengaine, à la Branche, quatre minutes de philosophie de rue : «C’est comme ça qu’on vit/On est sur la corde raide/A chaque instant on croit qu’elle cède/Et puis un peu de soleil luit/Et on oublie.»

De 1945 au 17 février 1982, date de leur dernière représentation à Lausanne, les frères Jacques ne se sont guère quittés. S’agrégeant par hasard dans l’après-guerre, les frères Bellec (deux Bretons) rencontrèrent François Soubeyran, Drômois disparu, et le Parisien Paul Tourenne, cadet du lot. C’est lui qui, avec Pierre Tchernia, fan de toujours qui suivit l’intégralité des spectacles, a imaginé un coffret de 2 DVD où l’on retrouve tous les succès des Frères Jacques enregistrés en public et en studio.
«Ce qui nous a soudés, c’est le travail», dit Paul Tourenne, 82 ans et une forme éblouissante. Même s’il suit de près l’actualité du disque, il préfère ne pas citer de nom : «Ce serait trop injuste, la chanson c’est très difficile, surtout quand on est seul sur scène. A quatre, ce n’est pas pareil, on se soutient, même si on a quatre fois plus de chance de faire des erreurs.»
Comment choisissiez-vous les chansons ?
Les compositeurs venaient nous voir et nous sentions – ou non – la chanson, toujours adoptée à la majorité, voire à l’unanimité. Une bonne chanson, pour les Frères, c’était d’abord une histoire, des verbes d’action et une chute – très important. D’ailleurs, parfois nous peaufinions la chute avec les auteurs, comme avec Boris Vian par exemple. Une fois la chanson connue, avec l’aide du pianiste, nous nous mettions devant la glace. C’était un artisanat, tout venait facilement, ou non. Les Boîtes à musique, de Francis Blanche, ont été bouclées en une après-midi ; les Catcheurs, impossible de trouver l’idée, ça a duré trois mois.
Le Poinçonneur des lilas ou Barbara restaient statiques…
Rose blanche a été une de nos premières «chansons bleues» comme on les appelait. Pas besoin de gestes, c’était assez dramatique, vous vous souvenez : «Quand ils l’ont couchée sur la planche/Elle était toute blanche/Même qu’en l’ensevelissant/Les croque-morts disaient que la pauvre gosse/Etait claquée le soir de ses noces»… On en avait des frissons, et dans la salle on entendait les mouchoirs. Les chansons des Frères Jacques, c’étaient des vrais clips, sans filles lascives, dans le dépouillement. Ce qui ne nous a pas empêchés d’avoir des chansons interdites : Général à vendre, de Francis Blanche, interdite d’antenne immédiatement, et Quelqu’un, de Jacques Prévert, qui parlait d’un certain Ducon… Sans compter les chansons de salle de garde que nous avons enregistrées en 1948 sous pseudo, les Quatre Jules, et qui se vendaient sous le comptoir.
Chacun avait son rôle…
Si l’on veut. Georges (Bellec, né en 1918) était le petit comique, c’est lui qui trouvait les gestes les plus drôles. Son frère André (Bellec, né en 1914), était monsieur Loyal, il remettait de l’ordre dans les indisciplines, et c’est lui le fondateur des Frères Jacques. François (Soubeyran, né en 1919) est mort en 2002, c’était lui l’élément stable. Il était le plus grand, il avait la tête dans les étoiles, et une voix magnifique, c’était notre poète. Et moi, bon, j’étais le premier ténor et j’avais les rôles de fille au besoin ; je suis né en 1923. Quatre types simples mais très complémentaires. Aucune hiérarchie, chacun apportait ses idées, l’école de la modestie et de l’humilité. Dans la vie, comme sur scène, aucun de nous ne se prenait au sérieux.
Quelle place pour le pianiste ?
Il était assis et nous debout – je plaisante… Musicalement, c’était de première importance. Pierre Philippe et Hubert Degex étaient des accompagnateurs accomplis. Ils nous jugulaient sur scène, dans le tempo. Nous étions sous surveillance : la justesse, le rythme, l’harmonie dans les gestes, tout devait être parfait.
Vous trompiez-vous parfois ?
En trente-six ans, inévitable. Je me souviens du Tango interminable des perceurs de coffres-forts que l’un de nous a raccourci – et nous sommes arrivés trop vite à la fin «On perce… en Perse…» – , ou d’un fou rire de Georges voyant un spectateur régler son Sonotone et qui s’énervait d’entendre mal. Normal, puisque c’était Méli-Mélo, avec quoi on attaquait le récital et que chacun avait des paroles différentes.
Porter des collants en 46, ça ne faisait pas trop clown ?
Pas de revers de veste, pas de manches, pas de poches, avec un collant c’est vrai qu’on était quasiment nus, mais comme des danseurs… Très vite, nous avons été à l’aise, surtout avec le deuxième collant qui masquait mieux nos anatomies. Le collant nous a imposé un style, nous a aidés à dessiner nos chorégraphies. Il fallait faire marcher les jambes, les bras, les mains ; ces gestes synchronisés faisaient de l’effet, une multiplication très attirante.
Et les gants ?
Les gants terminaient le costume, mais nous ne sommes pas les premiers à avoir mis des gants ; en 1930, les Rey Nols en portaient déjà. Et nous étions aussi sous l’influence des Comedian Harmonist, un groupe d’Allemagne qui a eu un énorme succès avant guerre. Ils étaient cinq, plus un pianiste, eux chantaient en smoking. Nous, en 7 500 représentations, nous avons usé 1 300 paires de gants, 450 collants et 140 paires de chaussures.
Comment était Prévert ?
Prévert, c’est pas nous, c’est Jacques Canetti, le patron artistique de Polydor, puis de Philips. Il a été le grand découvreur de la belle variété française d’après-guerre, Gréco, Béart, Catherine Sauvage et tant d’autres. On lui doit aussi une partie de notre réputation. Un jour, à la Rose rouge, le grand cabaret de Saint-Germain, Canetti nous dit : «J’aimerais que vous chantiez Prévert.» Puis nous avons rencontré Kosma, qui est devenu très complice avec Pierre Philippe, et nous avons enregistré une anthologie de Prévert autour d’un micro, épaule contre épaule, et nous avons eu le Grand Prix du disque en mars 1958… Prévert, oui, il aimait ce qu’on faisait, mais il n’était pas très expansif, il ne s’est jamais extasié.
Et le public ?
Toujours affectueux, mais jamais on ne nous a arraché les chemises ou les collants… Tout ça restait très humain, nous n’étions pas les Beatles !

*Publié dans Libération le 25 février 2005