Lida Abdul, chants de ruines

lida abdul

Lida Abdul se définit comme une artiste nomade, même si la majeure partie de son travail – vidéos, photographies, installations – évoque son pays natal, l’Afghanistan. C’est d’ailleurs là qu’elle a tourné quelques-unes des vidéos présentées aujourd’hui à Paris, qui frappent par leur sobriété. Ces œuvres très courtes, pas plus de quelques minutes, jouent sur un principe de répétition, comme si l’histoire ne pouvait avoir de fin. «Depuis que l’Afghanistan s’est transformé en décor de guerre il y a dix ans – trente ans -, écrit-elle, nous sommes devenus légataires d’un exemple clé de l’humanité pour le pire, et, peut-être, pour le meilleur, puisque, par définition, le désastre rompt le processus mécanique de la moralité et nous confronte avec l’ »étrange », le « mystérieux », l’inhumain, le cruel et l’inexplicable.»

Il est donc question de la guerre et de sa désolation, que Lida Abdul met en scène dans des paysages d’une beauté stupéfiante. Le spectateur s’accroche à ses images, à son tour pris dans un labyrinthe, dont il ressent l’évidente absurdité, témoin impuissant. Un adolescent tourne en rond dans des ruines, tête vers le ciel (Dome, 2005). Sur le col d’une montagne, une file d’enfants vient vendre des briques de Kaboul, leurs vêtements flottant au vent tels des drapeaux (Brick Sellers of Kabul, 2006). Un paysan peint tranquillement son cheval en blanc : «Les touristes aiment le blanc, c’est bon pour nos affaires», dit-il en souriant à son voisin, éberlué (White Horse, 2006).

En construisant son récit à l’aide d’un fil ténu, cette artiste souligne sa vision. Pas d’épreuve de force, pas de cadavre, aucune démonstration, voici les traces persistantes d’un pays dévasté, littéralement en ruine, et pourtant plein de vie. «Vole, vole, vole», répètent les enfants s’affairant autour de la carcasse d’un avion soviétique troué de balles, qu’ils ont entouré de cordes, comme s’il allait enfin pouvoir s’envoler (Transit, 2008). Titrée Time, Love and the Workings of Anti-Love (2013), la dernière œuvre de Lida Abdul est au cœur de cette exposition proposée par Isabel Carlos. Il y a un appareil rouge et jaune appartenant à un photographe de rue afghan et des centaines de photos d’identité accrochées aux murs. Ces visages en petit format, pétrifiés par le temps, paraissent attendre. Et pendant qu’ils nous regardent, une voix récite un long texte écrit par Lida Abdul. Une litanie poignante, la mort au ralenti.

© Photo Lida Abdul, Courtesy galerie Giorgio Persano

Lida Abdul Fondation Calouste-Gulbenkian, 39, boulevard de la Tour-Maubourg, 75007. Jusqu’au 30 mars. Rens. : 01 53 85 93 93.