Lucien Clergue, une plage se tourne

Ami de Picasso, le photographe fondateur des Rencontres d’Arles est mort samedi à 80 ans.

Quand il racontait ses rencontres avec les grands de la planète, qu’il s’agisse de Kirk Douglas, d’Ansel Adams ou encore d’Henri Cartier-Bresson, Lucien Clergue, avec la verve provençale qui le caractérisait, lançait : «J’étais éberlué.» C’était l’un de ses mots marottes, qui lui convenait bien, à lui, l’Arlésien si attaché à ses racines qu’il donnait l’impression que la terre entière connaissait la ville qui l’avait vu naître le 14 août 1934.

Gitane. Il était impossible de lui poser une question et d’attendre sa réponse : il fallait qu’il se mette en scène avec une certaine dramaturgie, c’est-à-dire qu’il donne un contexte à l’histoire. Lucien Clergue rappelait ainsi que tout photographe se doit d’être un conteur de choix. Et il l’était !

Et il sortait de son chapeau des histoires plus incroyables les unes que les autres, où il parlait, bien sûr, de photographie, de l’invention du Polaroid, de Edward Weston, «le photographe absolu», des nus et du nombre d’or, de la mer et des rochers aux formes sculpturales, et de ceux qu’il avait vus tourbillonner. De cette gitane, bras implorants, lors d’un mariage, tandis que les hommes paraissaient immobiles. Ou de Charlie Chaplin chez lui à Vevey, dansant le flamenco. Ou plutôt quelque chose qui y ressemblait, avait dit Clergue, comme s’il sortait à peine de ce mirage.

La légende raconte qu’il se mit à la photographie par admiration pour Picasso, ce «dieu vivant de l’art», croisé à la sortie des arènes d’Arles, en 1953. Lequel l’encouragea à présenter son travail à Jean Cocteau. C’est ainsi que sortit, en 1957, son premier livre, Corps mémorable, édité par Pierre Seghers avec des poèmes de Paul Eluard et douze de ses nus. Plus que ses nus sans tête et son activité cinématographique, il fut celui qui ouvrit la porte d’honneur au «8e art». D’abord en fondant, avec l’écrivain Michel Tournier, les Rencontres photographiques d’Arles, dès 1969. En 1982, ce prosélytisme argentique se prolongera avec la création de l’Ecole nationale supérieure de la photographie, toujours à Arles. Il y enseignera jusqu’en 1999.

Epée. Ami du poète Saint-John Perse, découvreur de Manitas de Plata, figure essentielle de la vie artistique méditerranéenne, ne manquant jamais une occasion d’évoquer ses batailles passées, il fut membre de l’Académie des beaux-arts en 2007, le premier photographe à y entrer, avec une épée dessinée par Christian Lacroix. Il est possible d’apprécier une partie de son œuvre au musée Réattu, le long du Rhône, jusqu’au 4 janvier 2015. Comme son Langage des sables, qui avait fait craquer Roland Barthes : «Clergue change le niveau de perception des plages : avec un rien de sable, il crée un relief géant ; il abolit la barrière des noms.»

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