«Malick Sidibé a une esthétique de la proximité»

malick sidibé

Vincent Godeau, historien de l’art, explique l’intérêt suscité par le Malien, figure africaine majeure, à l’occasion de la parution de son livre «la Vie en rose»

Depuis la première biennale de Bamako (1994), Malick Sidibé, né en 1936 à Soloba (Mali), a acquis une stature internationale. Il est le photographe africain le plus populaire, doué d’un charisme à toute épreuve. Vient de paraître la Vie en rose, où éclate le talent de cet ambassadeur du noir et blanc, aussi à l’aise dans le portrait en studio que dans le reportage. Son œuvre aux multiples entrées révèle le Mali de l’indépendance et le quotidien d’un pays qui pratique naturellement l’art de la pose, les jeunes filles en boubou comme les noctambules. Auteur d’une thèse remarquée sur la photo africaine, l’historien d’art Vincent Godeau, de retour de Bamako, donne de nouvelles pistes sur l’histoire visuelle de l’Afrique.

Peut-on considérer Malick Sidibé comme le père de la photographie africaine ?
Il semble que le «père de la photographie africaine» soit Seydou Keita. Celui-ci ayant disparu en 2001, Malick Sidibé lui a en quelque sorte succédé : il occupe aujourd’hui, peut-être pas la place du patriarche de la photo africaine, mais sans conteste celle de la photo malienne. Non pas parce qu’il est le plus âgé, et qu’il aurait pris cette place de doyen qui compte tant pour les Africains, mais parce que son œuvre rayonne au-delà du Mali. Il est devenu une gloire nationale.

Existe-t-il vraiment une photographie africaine ou seulement quelques gloires nationales ?
Cette question est LA question. Tout le monde s’accorde à penser qu’il n’y a pas de photographie africaine à proprement parler, qu’on ne peut lui reconnaître aucune spécificité. Affirmer le contraire, ou avancer qu’il existe des particularismes, expose à de vives réactions. On comprend bien que derrière cette fameuse question s’en cache une autre, celle du racisme, ou de l’afropessimisme, un terme plus contemporain servant à désigner les éventuels racistes, sans les nommer directement. Reconnaître, détecter, souligner qu’il existe peut-être, de-ci de-là, certaines particularités ne peut apporter que de cinglants démentis. Je préfère donc dire que, s’il n’y a pas de spécificité de la photographie africaine, il existe un cas photographique africain. Rappelons le pertinent constat fait par Jean-Loup Pivin, au début des années 90 : si une photographie africaine existe, c’est par ses sujets.
Ainsi, pour faire un point en 2010, évoquons l’avalanche de photographies d’enfants. Ou mentionnons le travail passionnant du chercheur américain Angelo Micheli sur les photographies de «paires» en Afrique de l’Ouest : se faire photographier avec sa «paire», son faux jumeau, en fait, étant un moyen de montrer qu’on entretient avec soi-même et avec l’autre une relation harmonieuse.

Quelle est, selon vous, la place que s’accorde lui-même Malick Sidibé dans la réalité de son pays ?
Epris de liberté, il se montre sensible au contexte social qui, selon lui, permet ou non à cette jeunesse qu’il a tant aimée d’exprimer sa joie de vivre. Ainsi, il estime que le plaisir d’exister qui habite nombre de ses exubérants modèles a connu son apogée dans les années 70.

En quoi est-il un photographe malien ?
J’ignore si Malick Sidibé est un photographe malien à proprement parler. En revanche, les qualités que l’on prête aux Peuls – il est peul, de Wassoulou -, comme le désir de communiquer et de partager, se retrouvent dans ses photographies. Contrairement à la vogue occidentale, Sidibé n’a pas une approche intellectuelle de son travail. Si on lui propose de commenter ses anciennes photographies, il y rentre par les personnages : des sourires venant régulièrement éclairer son visage, il se souvient le plus souvent des noms, des circonstances ou du métier de chacun. Bref, il aime les gens qu’il photographie. Il a une esthétique de la proximité.

Est-il plutôt un portraitiste ou un reporter ?
Je dirais un portraitiste fasciné par le mouvement, qu’il cherche à figer dans ses célèbres «positions», prises souvent à sa demande par les modèles. Et, ceci n’engage que moi, je le vois davantage comme un photographe d’extérieur : ses portraits de studio ont comme la nostalgie des prises de vue en plein air.

Etes-vous surpris par l’intérêt permanent porté à Malick Sidibé, notamment en France ?
Une fois que la France a consacré un artiste, elle le porte jusqu’au bout, fidèle et fervente. C’est le cas pour Malick Sidibé, qui vient après Seydou Keita. Les deux ont connu la chance d’avoir été découverts au tout début des années 90 par des pionniers, des privés serais-je tenté de dire, qui ne représentaient qu’eux-mêmes, par exemple Françoise Huguier, Bernard Descamps ou André Magnin. On ne peut aussi dissocier l’intérêt que lui porte la France de l’histoire des relations qu’entretient le pays avec l’Afrique. Un mélange de fascination, de compassion, de culpabilité, de curiosité, d’altruisme et d’intérêt marchand bien compris.

Vous préparez une vente de photographies africaines pour le 23 novembre à Bruxelles. Est-ce la première en Europe ?
A ma connaissance, oui. «Photographies africaines» est son titre, volontairement pluriel. Quand la photo africaine est présente dans les ventes aux enchères, elle l’est à la marge, y compris de l’art africain. Grosso modo, reviennent toujours les mêmes noms : Seydou Keita, Malick Sidibé, Samuel Fosso, Jean Depara… Les photographes vivants peuvent attendre de cette vente des bénéfices concrets, mais aussi un surcroît de reconnaissance.

© Photo Brigitte Ollier

La Vie en rose de Malick Sidibé Textes de Laura Incardona et Laura Serani. SilvanaEditoriale, 160 pp., 35 €.