Michel Vanden Eeckhoudt, un homme debout

Le photographe belge et cofondateur de l’agence VU, connu notamment pour ses clichés d’animaux, est mort samedi à 67 ans.

Michel Vanden Eeckhoudt est mort samedi, chez lui, à Bruxelles, sa ville natale, des suites d’un cancer. Il avait 67 ans. Ce photographe belge représentait l’excellence d’une profession alors affamée de réciprocité et en prise avec le réel, qu’il soit morose – ou non, là n’était pas la question, il s’agissait d’en rendre compte. Peu enclin aux bavardages, il était prêt à parler jusqu’à la fin du jour de la pertinence d’une prise de vue, et de l’éclat du noir et blanc dont il fut un ardent protecteur. Il était d’une grande loyauté envers son propre travail, tout autant qu’avec celui des autres, appartenant à cette génération généreuse, où la priorité n’était pas de profiter d’une situation, mais d’en proposer le meilleur, voire de le partager en toute discrétion. C’était un homme très fin, un temps compagnon d’aventures de Libération, pour lequel il partit en Martinique et en Sicile, et qui participa à la fondation de l’agence VU, à Paris, en 1986.

«Pingouins». Avant, il avait enseigné la photographie à l’école régionale des beaux-arts de Lille (1980-1984) et rencontré Robert Delpire, directeur mythique du Centre national de la photographie, qui le soutiendra toujours et qui publiera Zoologies, son deuxième livre, en 1982. Dès lors, sans jamais céder à aucune sirène, il avancera à son rythme, posant sur chaque sujet, commande ou recherche personnelle, son regard assez mystérieux, qui donnait un sens particulier à son univers, parfois énigmatique jusqu’à provoquer l’étonnement.

On avait l’impression qu’il voyait au-delà de l’horizon, tel un apprenti martien, et qu’il parvenait, sans truc ni extase, à apprivoiser ceux qu’il rencontrait ici et là, homme ou bête. Ah, braves bêtes ! Quiconque l’avait approché savait combien, dans sa besace, il avait ravi nombre de bêtes, et notamment des chiens, qu’il réussissait à ravir avec intelligence, leur accordant le droit, comme à leurs maîtres, de faire plus ou moins la gueule. Le plus célèbre était un kiki minuscule, enfoui dans un panier de paille, vanité suprême (île Maurice, 1991) ; le plus noble ressemblait à un ibis, maigre comme un clou, doté d’une tête de pharaon, et devenu sculpture au fil des saisons (Le Caire, 1993).

Tangage. Les chiens, donc, mais aussi d’autres animaux (singe, hippopotame, cheval, éléphant), parfois cloués au zoo dans leur solitude, ou en liberté, et tous croqués avec flamme. «Michel avait un style singulier, remarque la photographe américaine Jane Evelyn Atwood. Et surtout une rigueur incroyable à laquelle je me suis immédiatement identifiée. Il avait un sens de l’humour très noir, mais très juste, parfois déroutant. Quand je suis entrée à l’agence Vu, il m’a donné une photo des trois pingouins sur la glace. Il ne quittait pas son Leica, et l’argentique le passionnait, même s’il connaissait le numérique. Sa bibliothèque était d’une richesse profonde, comme lui. C’était un grand ami.»

Parmi ses nombreux livres, le «Photo Poche» numéro 110, publié en 2006 par Actes Sud, avec une préface signée Francine Deroudille, présente un aperçu de sa démarche, et met en lumière, d’une page à l’autre, son goût extrême du tangage. Un passant endormi sur un banc, jambes offertes (Maroc, 1990). Une mariée japonaise, sourire impassible (Tokyo, 1996). Deux bonnes sœurs sous protection céleste (Jérusalem, 1988). Des filets d’algues (France, 2004). Et ce garçon aux yeux doux, caresse passagère, évanoui au milieu d’un paysage étoilé. Peut-être la photographie que l’on gardera en souvenir de cet homme debout. A qui l’on rendra hommage jeudi, à 14h30, au crématorium de Bruxelles.