Mois de la Photo, édition 2014

Toujours aussi foisonnante, la 18e édition de la manifestation lancée en 1980 investit Paris et la proche banlieue. Sélection de dix artistes aux travaux addictifs.

Rituel automnal, le Mois de la Photo fête sa 18e édition. A sa création, en 1980, cette biennale tenait de l’épreuve initiatique car, même en s’imposant un rythme effréné, il était impossible de tout voir. Aujourd’hui, où le temps n’est plus que mouvement, il suffit de quelques clics sur le site du Mois de la Photo pour repérer les tendances de cette édition préparée par quatre directeurs artistiques (1). Si elle n’évite pas l’écueil consensuel, en agrégeant, par exemple, les poids lourds qui n’ont pas besoin de publicité (Eggleston, Winogrand, etc.), ou en proposant, encore une fois, un regard trop impassible sur la Méditerranée, elle offre une fenêtre sur un coin secret, très prisé des âmes sensibles : les amateurs (lire ci-dessous).

Ceux qui chérissent la photographie, telle une drogue dure, iront découvrir de visu l’immarcescible beauté d’un art en constant renouvellement. Sélection subjective de dix photographes hors du commun.

Safaa Mazirh, corps marqué

Née à Rabat en 1989, cette autodidacte montrait l’an passé sa première série, «Poupées» (cf. le diaporama sur le site de Libération). Elle expliquait alors combien la photographie, «une découverte essentielle», lui avait permis d’éclairer «tout ce qui était enfoui et ambigu au fond de [son] être». A l’Hôtel de Sauroy et à l’Institut du monde arabe, au cœur d’une exposition collective, Safaa Mazirh dévoile d’autres autoportraits. Avec une souffrance qu’elle ne cherche pas à partager mais à écraser, comme le rugbyman plaque au sol son ballon, elle souffle la violence de la condition féminine. Et les cicatrices d’une enfance silencieuse. Safaa Mazirh est membre du collectif Fotografi’Art, à Rabat.

Alix Cléo Roubaud, écran noir

Epouse de Jacques Roubaud, piéton-poète, proche du cinéaste Jean Eustache, Alix Cléo Roubaud (1952-1983) a laissé plus de 600 photographies et un Journal réédité par le Seuil en 2009. Pour la première fois, la Bibliothèque nationale de France (site Mitterrand) offre un large extrait de ce corpus, 200 photographies, dont l’intégralité de la série «Si quelque chose noir». Rien que le titre de cette rétrospective donne le tournis : «Quinze minutes la nuit au rythme de la respiration». ACB aimait regarder Une partie de campagne, qui la faisait pleurer, «vivre en dépit des nuits», parler de Wittgenstein et de la photographie, «mémoire artificielle».

Tuija Lindström, eau vive

Première femme enseignant à l’école supérieure de la photographie de Göteborg (Suède), de 1992 à 2002, cette Finlandaise, née en 1950 à Totka, est l’une des photographes nordiques les plus connues, notamment pour sa série charnelle «The Girls at Bull’s Pond». L’institut suédois accueille «Un rêve s’il en fut jamais», en partie produite par la Fondation Hasselblad, un ensemble classique avec des éblouissements (Backs, 1981). En complément, filer à l’Institut finlandais, l’un des endroits les plus cosy de Paris, où Meeri Koutaniemi, photojournaliste finlandaise née en 1987, donne vie à Aster, une adolescente éthiopienne non-voyante.

Mike Brodie, joli môme

C’est la mascotte du Mois de la Photo cette année, et ses photos ont fait le tour des réseaux sociaux. Déjà inscrit dans la légende du Far West, ce joli môme surnommé «Polaroid Kidd» a parcouru les Etats-Unis comme les vagabonds des années de la Grande Dépression. Mélange de rouerie et de crudité, impressionnant par sa capacité à déterrer le réel tel un chercheur d’or à cran, Mike Brodie, né en 1985 en Arizona, provoque un courant d’air dans la photographie si huilée de l’Amérique. A la même galerie (les Filles du Calvaire), le Britannique Matt Wilson et son lapin sorti du trou par un sosie d’Alice.

James Franco, avatar de luxe

Autre américain en pointe, James Franco, génie autoproclamé du tout et du rien, opportuniste hors pair, qui expose ses «New Film Stills» à la galerie Cinéma/Anne-Dominique Toussaint, à deux pas des Filles du Calvaire. L’art du copié-collé, ici en hommage à Cindy Sherman, la nonne de l’autoportrait, si répandu qu’il ne choque plus personne. Pour les apprentis sorciers.

Patrick Zachmann, mère murmurée

Grand reporter à l’agence Magnum, Patrick Zachmann rapproche sa propre histoire de celle des migrants d’aujourd’hui. Non pour s’en glorifier, mais par un désir de retrouver un passé que sa mère, née en Algérie, a effacé volontairement. «Mare Mater» émeut aux larmes, parce s’y agrège tout ce qui nous heurte et nous blesse, des migrants sous barbelés, des sans-papiers loin de leurs parents, des vêtements sur les plages qui appartiennent à des morts privés de sépulture. Une tragédie contemporaine, dont Zachmann restitue quelques bouts d’espoir, avec les visages d’Ali, d’Issam et d’Abderisaak. «Mare Mater», accrochée à Magnum Gallery, est aussi un livre édité par Actes Sud.

Paolo Ventura, vrai et faux

Un temps photographe de mode, ce Milanais, né en 1968 et désormais enraciné à New York, produit des séries avec des vrais/faux souvenirs dont beaucoup sont liés à des histoires que lui racontait son père. La guerre, l’automate tout droit sorti d’un roman de Yôgo Ogawa : Ventura transforme le réel en séquences extrêmement curieuses, aussi fascinantes que l’Œuf du serpent, le film le plus angoissant d’Ingmar Bergman. Paolo Ventura est l’un des 26 photographes (signalons aussi Patrick Bard) à plancher sur «la Mémoire traversée. Paysages et visages de la Grande guerre», dans un lieu dont le nom seul garantit le voyage, Elephant Paname. Plus un hors-série édité par Beaux-Arts Magazine.

Byung-Hun Min, couleur porcelaine

Impossible d’ignorer l’assiduité des artistes coréens, des arts plastiques au cinéma. On se souvient de la bête gluante de Bong Joon-ho. Né en 1955 à Séoul (10 millions de touristes en 2013), Byung-Hun Min est l’un des photographes de la Galerie particulière, qui a déjà montré à plusieurs reprises ses paysages et ses nus très lisses. Signe particulier des photographes coréens, leur goût du papier et des tirages appliqués, dans la tradition vénérable d’un pays à la fois tourné vers les traditions (céramique, etc.), et vers les technologies numériques (mobiles, etc.). Plus brûlant, dans un noir et blanc transparent, les hommes s’embrassant par Mi-Hyun Kim (née en 1962, aussi à Séoul), à voir en solo chez Baudoin Lebon.

Eliane de Latour, filles d’Abidjan

Un travail engagé, réalisé à Abidjan (Côte d’Ivoire) sur le quotidien de jeunes filles, entre 10 et 24 ans, à l’écart de tout, qui vendent leur corps pour survivre. «J’ai choisi de les regarder autrement, là où on ne les attend pas, au plus profond du partage de nos subjectivités», écrit Eliane de Latour, directrice de recherche au CNRS, qui avait déjà montré une partie de ses portraits en 2011 à la Maison des Métallos. Titre de l’expo : «Go de nuit, les belles retrouvées».

Louis-Jean Delton & fils, en selle

Les bourgeois fabriquent des cocasseries qui font sourire, et le studio ouvert par Louis-Jean Delton (1807-1891), à Paris, de 1862 à 1914, vaut le détour. On y pose naturellement, ou presque, devant une toile peinte, et les cavaliers, comme dans les bandes dessinées, ont fière allure. Le titre de cette exposition au Musée de la chasse et de la nature, est «Voilà les Delton !» – et l’on y apprend que Paris a compté jadis 80 000 chevaux nécessaires «au transport de personnes et de marchandises, promenades, courses et paris». Pour les fans de Jolly Jumper.

(1) «Photographie méditerranéenne» (Giovanna Calvenzi et Laura Serani) ; «Anonymes et amateurs célèbres» (Valérie Fougeirol) ; «Au cœur de l’intime» (Jean-Louis Pinte).

Le Mois de la Photo, dans tout Paris et en proche banlieue.

Les photophiles anonymes

Voici enfin le grand retour des «Anonymes et amateurs célèbres», le thème le plus excitant du Mois de la Photo 2014, et de la photographie en général – comme le répétait Henri Cartier-Bresson, «le XXIe siècle appartiendra aux amateurs». Pour preuve, le succès des applications de photo-partage, Instagram ou EyeEm, pour ne citer qu’elles, et qui transforment chacun en voyeur instantané. Les anonymes ont déjà fait le bonheur des photophiles de la première heure. On se souvient des raretés extraites de l’époustouflante collection de Jean Henry (plus de 50 000 tirages), exposées au Palais de Tokyo au printemps 1990 par Robert Delpire, alors directeur du Centre national de la photographie. Toute une époque !

Depuis le 24 octobre, s’est ouverte à la Maison Robert-Doisneau, à Gentilly (Val-de-Marne), l’exposition de photos trouvées, mises en scène par Michel Frizot et Cédric de Veigy, deux vétérans de l’image brute. Le même Michel Frizot, historien de la photographie, proposera aussi, dès la mi-novembre à la MEP, un choix personnel de 170 œuvres. Le titre, à lui seul, résume l’ardeur de ces images où l’auteur est un fantôme digne d’être aimé par Anna Muir, «Toute photographie fait énigme». Probablement l’exposition la plus utile, parce qu’elle redonnera à la boîte à malices la candeur qui lui fait tant défaut.