Haïti, derrière les masques

Le carnaval de Jacmel photographié par Leah Gordon.

Depuis quinze ans, avec son Rolleicord, Leah Gordon enregistre le rituel du Carnaval de Jacmel sur la côte sud d’Haïti. Paru au début de l’été, Kanaval rassemble ce long travail en noir & blanc, entre dépouillement et mascarade, dans la pure tradition de d’un échange désiré. Qu’elle explique ainsi à Richard Fleming : « Je me promène dans les rues à la recherche de personnages qui accepteraient d’être pris en photo. Quand ils acceptent, ils sont toujours très patients avec le long procédé (…). Mon appareil est totalement manuel. Mes images ont toujours une qualité statique puisque le procédé prend un certain temps. Mais il se crée alors un espace entre mon sujet et moi qui permet de mettre de côté le remue-ménage de la rue et d’entrer dans le territoire d’un studio de prise de vue à l’ancienne. »
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«Malick Sidibé a une esthétique de la proximité»

malick sidibé

Vincent Godeau, historien de l’art, explique l’intérêt suscité par le Malien, figure africaine majeure, à l’occasion de la parution de son livre «la Vie en rose»

Depuis la première biennale de Bamako (1994), Malick Sidibé, né en 1936 à Soloba (Mali), a acquis une stature internationale. Il est le photographe africain le plus populaire, doué d’un charisme à toute épreuve. Vient de paraître la Vie en rose, où éclate le talent de cet ambassadeur du noir et blanc, aussi à l’aise dans le portrait en studio que dans le reportage. Son œuvre aux multiples entrées révèle le Mali de l’indépendance et le quotidien d’un pays qui pratique naturellement l’art de la pose, les jeunes filles en boubou comme les noctambules. Auteur d’une thèse remarquée sur la photo africaine, l’historien d’art Vincent Godeau, de retour de Bamako, donne de nouvelles pistes sur l’histoire visuelle de l’Afrique.

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Herman Leonard, le jazz perd son photographe

L’Américain, portraitiste des grands noms du genre, est mort samedi à Los Angeles.

Le photographe Herman Leonard est mort samedi 14 août à Los Angeles, il avait 87 ans. Il avait portraituré les plus grands noms du jazz, de Billie Holiday à Miles Davis, dont la beauté ésotérique le captivait. «L’ossature de Miles s’est magnifiée avec l’âge», confiait-il en 1995, sans regret pour cette époque mythique, alors qu’il s’était enraciné à La Nouvelle-Orléans pour honorer les bluesmen du Mississippi. En 2005, l’ouragan Katrina avait emporté en partie sa maison ainsi que 8 000 photos d’archives, mais pas les négatifs, heureusement conservés dans un musée.

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Fines herbes

En hommage à Manet l’impressionniste, Manuela Marques photographie une nature à la fois idyllique et inquiétante.

Manuela Marques participe à l’hommage collectif au Déjeuner sur l’herbe (1863), la toile de Manet qui choqua jadis les âmes sensibles. Il n’y a aucune femme nue dans les images si sages de Manuela Marques, mais des inconnus ravis sous une lumière d’été, presque aveuglante. Ils posent et ne s’en cachent pas, essayant de résister à l’attrait du décor, comme s’ils étaient de passage dans ces paysages si champêtres. «C’est une recomposition», précise l’artiste franco-portugaise, née en 1959, qui, pour les deux séries présentées, s’est appuyée sur des souvenirs d’enfance avant de mettre en scène ses personnages prêts à la dérobade.
La baignade au bord d’une rivière, le pique-nique dans un coin du Limousin, tout paraît idyllique. Mais, comme à son habitude, Manuela Marques aime brouiller les pistes. C’est l’effet domino : «Je joue sur des petits détails qui viennent briser les conventions et qui font naître de l’inquiétude. C’est toujours vague, à la limite de l’indicible et, finalement, peut-être plus étrange que menaçant. On pourrait même dire que la menace est un hors-champ dans mon travail.»
D’où cette sensation d’ondulation dans les créations de Manuela Marques, élaborées entre résonance et oubli, dans le contradictoire désir d’obstruer, ou non, la réalité. L’impressionnisme sans psychodrame.

Frac Haute-Normandie, Sotteville-lès-Rouen, jusqu’au 10 octobre. Catalogue publié par Filigranes, 96 pp., 20 euros. Textes de Marc Donnadieu et Philippe Piguet. Rens. : 02 35 72 27 51.