Ponte City par Subotzky et Waterhouse

A Paris, le Bal expose cinq ans d’enquête visuelle des artistes Mikhael Subotzky et Patrick Waterhouse.

Ne comptez pas sortir au bout d’une demi-heure, mains dans les poches, avec la satisfaction d’avoir savouré le dernier spot présenté au Bal, à Paris. Préparez-vous à comprendre comment Ponte City, la tour la plus haute du continent africain lors de sa construction, entre 1971 et 1976, a pu symboliser l’attraction d’une métropole, Johannesburg (Afrique du Sud), l’urbanisme de l’apartheid, et puis, progressivement, l’euphorie d’un désastre annoncé. Mikhael Subotzky et Patrick Waterhouse ont travaillé pendant cinq ans sur Ponte City, et décidé d’une typologie visuelle à même de synthétiser son histoire. L’exposition exige du temps, aussi une certaine patience, tant les deux artistes, multipliant les sources, ont développé les points de vue.

Il s’agit pour eux d’être là, au cœur de l’action et dans les coulisses, non pas figurants mais témoins d’un réel qu’ils questionnent et épuisent jusqu’à satisfaction, peut-être dans la perspective que soient relevées les erreurs passées. Nous voici face à une génération en quête d’une esthétique flexible, pas forcément harmonieuse, et qui ne se contente pas d’une image unique, fût-elle percutante. Le moment décisif cher à Henri Cartier-Bresson paraît ici d’un autre siècle.

Mikhael Subotzky et Patrick Waterhouse pactisent avec leur sujet, se nourrissant de toute contradiction et de toute rencontre. Ils documentent le visible et guettent l’invisible. Ils recueillent des bouts de papier qui trahissent des bouts de vie, ainsi celle de Kabangu, appartement 3607, Congolais fuyant son enrôlement de force dans l’armée. Ils sonnent aux portes et découvrent, ébahis, des familles démunies, «avec, pour seul mobilier, un matelas à même le sol et une gigantesque télévision». Ils regardent la télévision en compagnie de locataires gavés «de vieux films de Rambo, de sitcoms congolaises, de clips musicaux et de comédies de Nollywood».

Les murs du Bal résonnent des voix et des visages de Ponte City, cylindre polyphonique de 54 étages et de 464 appartements, emplis de fantômes, mais aussi d’hommes, de femmes et d’enfants en chair et en os. Ce sont eux qui, sortant de l’ascenseur ou posant dans leurs plus beaux atours, offrent leurs parts de rêves à Mikhael Subotzky et Patrick Waterhouse, porte-parole d’une «colonne de béton armé», qui a failli être transformée en prison, un «paratonnerre captant les espoirs et les peurs de toute une société», selon les mots de l’écrivain Ivan Vladislavic.

Ponte City, autopsie d’un rêve architectural en Afrique du Sud de Mikhael Subotzky et Patrick Waterhouse Le Bal, 6, impasse de la Défense, 75018. Rens. : 01 44 70 75 50. Jusqu’au 20 avril. Livre édité par Steidl.