Rineke Dijkstra, le geste au plus juste

rineke dijkstra

La photographe néerlandaise expose à Paris deux vidéos sur des adolescentes en quête de perfection.

En deux vidéos réalisées l’an passé en Russie, The Gymschool, St Petersburg et Marianna (The Fairy Doll), Rineke Dijkstra, 55 ans, poursuit sa réflexion sur le temps de l’adolescence. Il ne s’agit pas, pour cet artiste néerlandaise, de documenter le réel, mais de l’interroger, comme si elle démontait le mécanisme d’une horloge à seule fin d’en brouiller la régularité.

C’est pourquoi ses vidéos, encore plus que ses photographies, ont un pouvoir hypnotique, puisqu’il n’est pas question de vérifier des points d’histoire individuelle, mais de s’en éloigner pour les rendre universels. Elle filme le spectacle de l’apprentissage de la vie, à la fois brusque et infini, sans jamais prendre le pouvoir sur ses modèles soudain mis en lumière. Ne jamais imposer aucune vérité, c’est l’une des grandes qualités de Dijkstra, dont on ne sait jamais comment définir au mieux la grave légèreté, et qui reste aussi surprenante aujourd’hui qu’à ses débuts, dans les années 90, avec ses tendres portraits de baigneurs de la Baltique.

Entêtement. Présentée au rez-de-chaussée de la galerie, Marianna dure quinze minutes. Sur l’écran, une fillette aux yeux bleus, tutu rose et chaussons de pointe, reprend inlassablement un pas de danse. Elle prépare une épreuve dont elle espère sortir victorieuse. En jeu, une place à l’Académie de ballet Vaganova, à Saint-Pétersbourg (qu’elle obtiendra). Là, pour l’instant, nous sommes à Moscou, le studio est pourri, les tuyaux déglingués, les rideaux glauques, mais on s’en fiche. On suit avec amour le petit rat, ses gestes gracieux, son joyeux entêtement, ses pieds toujours bien replacés, le cou bien droit, le mouchoir en dentelle qu’elle jette à la fin, et qui clôt sa prestation sur une musique entraînante de Josef Bayer, la Poupée magique.

Elle est parfaite dans son rôle, elle s’applique, mais le professeur – qu’on ne voit pas – la reprend constamment. Ces interruptions permanentes arrêtent la ballerine en herbe dans son élan, elle écoute patiemment, puis recommence. Une seule fois, Marianna lève les yeux au ciel, on se dit «ah, enfin, elle va lui balancer ses chaussons comme un torchon», mais non, tout rentre dans l’ordre, impossible de désobéir. La poupée se doit d’aller au bout de l’aventure, être une ballerine.

«L’idée de départ, dit Rineke Dijkstra, est celle de la répétition, et de l’enjeu de la perfection. C’est ce qui relie les deux vidéos, celle sur Marianna, et celle que j’ai tournée sur quatre jours à Saint-Pétersbourg. Dans la seconde vidéo, comme j’ai isolé les gymnastes de leur contexte, il y a ce côté irréel du mouvement des corps.» Cette seconde vidéo de quinze minutes montre onze gymnastes à l’entraînement à la Zhemchuzhina Olympic School, berceau de la gymnastique rythmique. Sur les trois écrans apparaissent et disparaissent les demoiselles douées d’agilité, comme autant d’admiratrices qui seraient enlevées par le magicien Houdini, ça file vite. Il faut quelques minutes pour s’y retrouver, pour comprendre que nous sommes à la fois dans l’espace du gymnase et dans le sous-sol de la galerie qui apparaît comme la pièce de repos. On apprécie les prouesses et les pirouettes insensées, on entend le bruit des corps qui chutent sur le sol, ploc ploc ploc, aïe aïe aïe, on craint les blessures et on aperçoit les bleus sur les chairs transparentes. Aucune gymnaste ne manifeste la moindre émotion. «Il leur faut trouver un équilibre, dit Rineke Dijkstra, et elles reprennent encore et encore le même mouvement, jusqu’à parfois paraître désincarnées. Elles deviennent comme des sculptures abstraites.»

Tension. C’est ce devenir-là qui intéresse l’artiste néerlandaise, cette «mutation», selon Hans den Hartog Jager, auteur d’un excellent texte de présentation : «The Gymschool évoque ainsi la visite d’un musée où les œuvres de Henry Moore, Barbara Hepworth et Francis Bacon se seraient mises, soudain, à vivre et à respirer.» D’un côté, Marianna, comme «un petit Degas», écrit-il encore ; de l’autre, ces corps épris de tension, capables de s’ordonner rituellement dans le plus beau désordre. Ainsi cette fillette avec son ballon rouge, qui paraît retenir à elle seule le poids invisible de la pesanteur.

© Photo Rineke Dijkstra

Marianna et The Gymschool, St Petersburg de Rineke Dijkstra Galerie Marian Goodman, 79, rue du Temple, 75003. Jusqu’au 21 février.