«Small Stories», l’œil de Lynch

david lynch

Le cinéaste américain expose ses images en noir et blanc, teintées d’onirisme, à la MEP à Paris.

Arrivé la veille à Paris, en provenance de Los Angeles, David Lynch découvre «Small Stories», son exposition à la Maison européenne de la photographie (MEP). Tout lui plaît, l’accrochage, la qualité des tirages gélatino-argentiques sur papier baryté, leur format (80 x 90 cm) et même ce rouge cardinal qui orne quelques murs et brise la perspective du regard. «Fantastique», répète-t-il, en fermant parfois les yeux et en les ouvrant très vite, comme s’il rêvait. Il a la distinction de Nicolas de Staël, sa silhouette légèrement penchée et un air émerveillé quand il allume une cigarette «naturelle, que du tabac», qu’il laisse fumer entre ses doigts telle une bougie.

Rockeur. David Lynch vient d’avoir 68 ans et sa mèche de rockeur à la Ricky Nelson, sur une coupe asymétrique, atteste de son goût pour la précision. Nul signe ostentatoire de richesse hollywoodienne, mais un uniforme classique en noir et blanc, chemise blanche boutonnée, pantalon gris clair, pardessus noir.

David Lynch a eu carte blanche et trois commissaires ont veillé sur lui, Patrice Forest, Jean-Luc Monterosso, Pierre Passebon. Les 55 photographies présentées à la MEP ont toutes été conçues en 2013. Aucune ne ressemble à celles déjà montrées au Printemps de Septembre, à Toulouse en 2001, ou en 2007 à la Fondation Cartier pour l’art contemporain, lors d’une rétrospective éblouissante, «The Air Is on Fire». Là, à la MEP, aucun instant plus ou moins décisif ni fixité, mais un espace-temps que l’artiste multimédia emplit de ses pensées clandestines : «Au cinéma, dit-il, il est possible de fabriquer un monde entièrement nouveau, même si l’on ressent l’existence de mondes différents. Avec ces photographies, c’est un monde qui nous est familier, sans être exactement le nôtre, et qui permet de s’interroger. J’aime cette idée que chaque image – je préfère ce mot à photographie – possède son propre temps, même si, pour moi, il est très court.»

Répartie en séquences, «Small Stories» propose quatre thèmes : intérieurs, fenêtres, têtes, natures mortes. Mais évidemment, avec le réalisateur culte de Mulholland Drive, rien ne correspond tout à fait à ce classement. Les fenêtres paraissent être des vitrines fermées, les têtes alignent une géométrie quasi parfaite, comme à la parade, et les natures mortes sont probablement les plus vivantes, comme Memory of Egypt, matière instable constituée de pistolets-hiéroglyphes qui flottent dans du sable tels des nuages.

Quant aux intérieurs, ils condensent les obsessions et les éclaboussures d’un homme qui cherche comment «tout s’entend intuitivement». Il y a donc des bêtes en gros plan (tiques, lapin, mouton), des cerveaux mous, des engins spatiaux, un clone de Mickey, des ampoules nues, des moquettes aux motifs arithmétiques et quelques bouts de fesses. Et aussi, constance, cette manière surréaliste qu’il a de manipuler l’échelle, celle des corps comme celle des lieux, façon Dora Maar, l’une des compagnes de Picasso, qui déformait le réel avec une jouissance rigoureuse. A ce titre, Thinking of Childhood, constituée de trois éléments – avion, enfant, cheval à bascule – est révélatrice de la perception d’un champ onirique tel qu’expérimenté par David Lynch. Est-ce un autoportrait ? «Non, mais ça me rappelle des souvenirs d’enfance. Certains me sont très proches, comme si ça s’était passé il y a une minute. D’autres ont 1 000 ans, ou plus. La vie est un jeu, comme la photographie.»

Bestiaire. David Lynch est un illusionniste professionnel, entre les facéties de Méliès, les farces à la Man Ray et le bestiaire de Painlevé. Il ne veut pas se situer dans l’histoire de la photographie, même si, en 2012, lors de Paris Photo, on avait pu apprécier son penchant pour ses pairs américains (Callahan, Friedlander, Sterling) et européens, dont la jeune Charlotte Dumas. Aujourd’hui, il n’a pas envie de parler du travail avec l’ordinateur, des manipulations effectuées grâce au logiciel de retouche. Il préfère évoquer «le frisson émotionnel, mental et même physique que produit ce processus photographique. Ça veut dire que je peux commencer une image sans savoir où je vais. A chaque fois, c’est une expérimentation nourrie par les idées qui arrivent, de l’intérieur ou de l’extérieur. C’est comme lorsque vous faites un mouvement et que ce mouvement provoque de l’électricité, qui entraîne le geste suivant. C’est vrai avec tous les médias, pas seulement avec la photographie. Le cinéma exige beaucoup d’énergie, mais parfois un simple pinceau vous aide à vous exprimer et crée une émotion particulière. L’important est d’avoir un amour profond pour votre sujet.»

Certaines images surgissent «d’un seul coup», d’autres ont besoin d’être retravaillées, mais Lynch sait tout de suite quand elle est finie, c’est une évidence. Il n’a aucun repentir, «heureusement», d’autant qu’il a tout loisir d’avoir «un nouveau projet pour une image qui [l]’inspire. Le futur est toujours dans le présent». S’il a choisi le noir et blanc, comme pour Elephant Man, c’est parce que ça lui permettait «de mieux voir» : Quand je fais Blue Velvet ou Twin Peaks avec sa chambre rouge, je sais que j’ai besoin de la couleur, elle est là et je n’y peux rien. Là, avec « Small Stories », ça fonctionne mieux en noir et blanc, car j’avais besoin d’être séparé de la réalité, mais pas trop, juste d’un pas. D’un petit pas.»

© Photo Brigitte Ollier

Small Stories de David Lynch Maison européenne de la photographie, 5-7, rue de Fourcy, 75004. Jusqu’au 16 mars. Rens. : 01 44 78 75 00.