Riboud, de la tour Eiffel au Congo

Choses vues ou la philosophie espiègle d’un homme libre.

Marc Riboud, 88 ans, désirait un livre joyeux dans la tradition cocasse d’Elliott Erwitt, l’un de ses copains de l’agence Magnum. Choses vues, sous son titre hugolien, est une caverne d’Ali Baba cool, où l’on sourit à chaque page tant le choix des photographies rend hommage à son travail et à la quintessence de l’existence. C’est le plus bel album du printemps, format idéal, mise en page originale, impression nickel, avec ce grain sensoriel, propre aux hommes de cette génération épris d’un noir et blanc qui n’est pas une affaire de contraste, souvent illusoire, mais de parti pris.

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La France à mots croisés

benoît teillet
D’un côté, Benoît Teillet, un photographe épris d’architecture, inventoriant, à travers la France, de drôles d’enseignes, entre néo-surréalisme et lecture pour tous. De l’autre, Edouard Launet, grand copain de Victor Hugo, inventant des dialogues au p’tit bonheur la chance, grâce à son humour typique des îles anglo-normandes. Au final, un livre-duo très sympathique, Ma boutique de mots, où l’on croise le frère de la mouette rieuse, la baleine bleue totalement nue, le panini de Janie, et un type pas très net, prêt à siphonner les litres d’huile du camion-pizzeria, sans état d’âme.

© Photo Benoît Teillet

Ma boutique de mots, La Martinière, 216 pp., 25 euros. Photographies de Benoît Teillet, textes d’Edouard Launet.

Cy Twombly, le temps d’une exposition

cy twombly

Avec «le Temps retrouvé», à Avignon, le peintre américain, disparu début juillet, a réuni les œuvres de trente artistes qui l’ont marqué et 120 de ses Polaroids.

Compter deux à trois heures pour découvrir la dernière exposition de Cy Twombly, disparu le 5 juillet dernier à 83 ans, sinon ça ne vaut pas la peine. Le temps est l’allié de l’art, et il est au cœur de cette expérience étrange qu’a tentée Cy Twombly, presque une folie : rassembler en un lieu (1) une partie de sa mémoire, le double figuré de son œuvre multiforme, une lecture publique à tiroirs ouverts. Comme une autobiographie de groupe dont il serait l’unique chef d’orchestre. Casse-gueule ? Très. Mais l’artiste américain, qui se rêvait «disc-jockey d’une saison» à Avignon, a réussi son pari : chapeau, maestro (lire page suivante).

Difficile de dire ce qui est le plus convaincant dans ce «Temps retrouvé». La pluralité des trente artistes élus par Twombly pour l’accompagner dans son voyage intérieur. L’accrochage malin des 350 œuvres dans le labyrinthe de la Collection Lambert, où l’on ne cesse de tourner à gauche, à droite. Ou l’impression immédiate, dès l’entrée dans l’exposition, que l’art procure une intense satisfaction ; une sorte de courant électrique qui, tout à coup, réveille le meilleur de vous-même. Aucune indignation, mais l’acceptation de l’autre. Rude école.

Parasols. Ça commence avec le Penseur, de Rodin, saisi par Victor Pannelier (vers 1882) et ça finit avec 120 Polaroids pris par Twombly lui-même. Il a préféré cette piste-là. D’abord montrer son choix dans l’histoire de l’art, ensuite son propre travail, non l’inverse. Une sorte de politesse, pas évidente, et discutable, car elle est un peu à son détriment. Se révèle, en effet, la monomanie de sa photographie, preuve de son caractère impatient. Twombly chérit la vitesse et la lenteur dans le même instant, pas facile à concilier. Ce qu’il photographie : des citrons, des pivoines, des roses, des choux, des noix, des formes rondes ou cosmiques, des perspectives, des gâteaux. Et puis sa famille. Son fils, Alessandro, intercepté de loin, comme l’enfant unique d’un roi déchu. Ses pairs, Robert Rauschenberg ou John Cage, pour ne citer qu’eux. Certaines photographies paraissent anodines, d’autres fétichistes (les chaussures de l’artiste, merci, déjà donné), et d’autres vous giflent comme une brûlure de méduse. Souffle coupé. Ainsi ce bord de mer, à Gaeta (Italie), où Twombly vivait à l’écart du monde. Une vague de parasols bleus. On pense aux enfants de Bonnard et aux montagnes russes de Marielle Paul, leur détermination commune à annoncer le bonheur, sans tremblement.

Arabesque. Cette plénitude, acquise avec Twombly photographe, renvoie au souvenir de la première image vue dans «le Temps retrouvé», la sculpture de Rodin, pensant. Il s’agit maintenant de remonter le temps, dans le désordre de la mémoire. Resurgissent alors les œuvres choisies par Twombly et qu’on aimerait garder près de soi, comme du sable chaud. Sur un rocking-chair, une onde vacillante, en attente perpétuelle (David Claerbout, 2003). Deux femmes avec éventail, ou les premières tables de multiplication du XIXe siècle (Eadweard Muybridge, vers 1870). Des parkings en arabesque (Ed Ruscha, 1967-1999). La trépidante Gertrude Stein avec Basket, son caniche, à Culoz (Carl van Vechten, vers 1943). Un tableau d’écolier aussi vif qu’un moineau parisien (Bernard Lavier, 2001). Les poufs migrateurs d’un petit Poucet (Kimsooja, 2004). La longue marche du dernier clown (Francis Alÿs, 2003). L’œil-Joconde de Virginia (Sally Mann, 2004). Et l’œuvre qui pourrait, à elle seule, résumer la solitude épanouie de Cy Twombly. La table de travail de Virginia Woolf, un cahier ouvert, une plume, des fleurs. Gazon vert. Dalles rouges. Derrière l’objectif, Gisèle Freund, en 1939, c’est-à-dire hier.

(1) En réalité, il y en a deux, puisque, en plus d’Avignon, l’exposition se décline à Arles, à la Chapelle du Méjan, avec Douglas Gordon et Miquel Barceló, jusqu’au 18 septembre.

Le maître de Gaeta

Concrétisée en octobre 2010, l’exposition «le Temps retrouvé» a d’abord été une série de listes données par Twombly. Il voulait inviter Brancusi, et Muybridge, et Cézanne, et Cindy Sherman, et Sol Lewitt, etc. Il a fallu trouver et emprunter les 230 œuvres. Puis il a sélectionné ses Polaroids. En avril, tout était prêt, et Twombly a examiné le futur déroulé de son exposition, puis son gros catalogue, entouré d’un ruban bleu, discret hommage à Marcel Proust. «Il l’a regardé attentivement sur son lit d’hôpital», raconte Eric Mézil, le directeur de la Collection Lambert, se rappelant les derniers moments passés avec lui à Gaeta, en Italie : «Sa maison était comme un cabinet de curiosités. De toutes les fenêtres, Cy voyait le ciel et la mer. Il vivait avec ses photographies, mais sans ostentation, aucune n’était accrochée au mur. Pas plus qu’il n’avait le goût de mettre en avant ses sculptures, par exemple. A l’automne, il retournait aux Etats-Unis, à Lexington (Virginie), sa ville natale. C’était un homme secret, et l’on ne s’aventurait jamais à lui poser gratuitement une question. On attendait. Il était le maître.»

© Photo Brigitte Ollier

Le temps retrouvé, Cy Twombly Photographe et artiste invités / Collection Lambert, 5 rue Violette, Avignon (84). Jusqu’au 30 octobre. Rens. : 04 90 16 56 20. Catalogue en deux volumes édité par Actes Sud, 384 pp., 49 euros. Textes de Nicholas Cullinan, Don DeLillo, Anne­-Marie Garat et Eric Mézil. Le catalogue raisonné de Twombly est édité par Schirmer-­Mosel.