Visions argentiques de la Patagonie

Au musée du Quai-Branly, à Paris, une exposition retrace l’histoire de cette contrée australe.

L’écrivain Bruce Chatwin n’a pas découvert la Patagonie, mais dans notre imaginaire, c’est comme si c’était lui, tant il en restitua la saveur en poursuivant le rêve d’Eileen Gray. Il est un fantôme bienveillant dans l’exposition consacrée à ce territoire lointain, à la pointe australe du continent américain, comme une lame de couteau. S’y emmêlent cartes, dessins et photographies, avec des marins, des mercenaires, des chercheurs d’or, des éleveurs de moutons, des ethnographes et des gens de bien, dont certains surent comprendre les Indiens, réputés cannibales, qui vivaient là depuis une éternité.

«Réalité tangible». Dans sa proposition d’ouverture, Christine Barthe, commissaire de «Patagonie, images du bout du monde», explique au visiteur qu’il n’est pas question «d’opposer schématiquement une imagerie fantaisiste à un discours scientifique, mais plutôt de mesurer l’écart ou la proximité entre les deux». Mission accomplie. Etablie dans «un aller-retour entre la construction imaginaire et des éléments d’une réalité tangible», l’exposition s’adresse à un large public, car chacun y trouvera, selon sa fantaisie et sa culture, matière à réflexion.

La Patagonie existe avant la photographie, heureusement. Ainsi les aquarelles du jeune Duplessis, montrant les poissons et les oiseaux aux alentours du détroit de Magellan. En sa compagnie, nous sommes au XVIIe siècle, à bord du Comte de Maurepas, voguant dans l’espoir de fournir des informations à Louis XIV. «Doux, serviables et très humains», dit-il des «sauvages», qu’il dessine paisiblement au quotidien, sous leurs huttes au coin du feu. Plus tard, d’autres Indiens (Kawésqar et Yamana) seront traités comme des chiens ; plus tôt également, nul siècle n’étant à l’abri de l’effroi des autres.

Les photographes se lancent vite dans l’aventure vers ce monde nouveau. Et le plus doué d’entre eux, Paul-Emile Miot (1827-1900) immortalise l’Astrée quelques mois après son embarquement (1). Avant d’être nommé, dans ses dernières années, conservateur du musée de la Marine, Miot fixe son bateau au mouillage de Port-Famine, dans le détroit de Magellan. Le tirage sur papier albuminé est d’un éclat à couper le souffle.

Utopique. Curiosité, les portraits pris par Martin Gusinde (1919-1924) en Terre de Feu. Les missionnaires n’ont pas fait que des âneries, ils ont parfois documenté la réalité. Epris d’altérité, Gusinde observera la cérémonie du hain, un rite de transmission de la domination masculine. On le regarde aujourd’hui, subjugué par la richesse des peintures sur le corps, leur inventivité, leur théâtralité.

«Patagonie…» se clôt avec des photographes contemporains. Leurs noms sont déjà un voyage. Faustine Ferhmin (née en France en 1980) poursuit, elle, un eldorado, le mythe de la «cité des Césars», au sud des Andes. Hugo Aveta (né en Argentine en 1965) dédouble le paysage, comme s’il était derrière une vitre. Esteban Pastorino Diaz (né en Argentine en 1972) contemple un monde surnaturel. Et Rodrigo Gómez Rovira (né au Chili en 1968) intercepte deux jeunes filles à Melinka, dans un noir et blanc très tendre, renouant avec la légende d’une Patagonie désormais hantée par des êtres qui nous ressemblent.

(1) «Paul-Emile Miot, un marin photographe», catalogue édité par Michèle Chomette, 1995.

Patagonie, images du bout du monde Musée du Quai-Branly, 37, quai Branly, 75007. Jusqu’au 13 mai. Rens. : 01 56 61 70 00. Catalogue édité par Actes-Sud / Musée du Quai-Branly.